Histoire de la rubannerie à Drucourt par Thérése Mesnil

L’industrie rubanière fut durant un siècle et demi une des activités professionnelles essentielles de la famille Conard et de leurs descendants.

Voici quelques éléments qui tentent de répondre aux question que l’on pourrait se poser sur les origines et le développement de la rubanerie à Drucourt et le rôle joué, au sein de la profession, par la famille de Rose Clémentine Conard.

1         Origines de la rubanerie dans la région de Drucourt au 18 iéme siècle 

 

        Les débuts sont incertains, mais probablement peut-on les situer au début du 18 iéme siècle (dans sa très intéressante étude sur la rubanerie, M. Raymond Lecuyer indique qu’il existe un “statut des tissutiers, des passementiers et rubaniers de la ville de Lisieux ” daté de 1602. Il suppose que la région où l’on fabriquait du ruban ne correspondait pas à celle des 19 et 20 iéme siècles. Elle se serait déplacée vers le Lieuvin (voir revue  “le Pays d’Auge ” novembre et décembre 1951 et avril et mai 1952.) puisqu’on relève déjà le nom de 10 “ rubentiers ” dans l’assiette faite sur les contribuables de la paroisse de Drucourt pour l’année 1723  dont l’imposition maximum était de 24 livres : Adam BLARD, Charles JOUAS, François DESVERGERS, Godefroy DUBUS, Jean MARTEL, Nicolas POLLIN, Nicolas POLLIN Fils, Pierre POLLIN, Pierre VOTTIER, Robert DUBUSC.

          Le métier de rubanier demandait un apprentissage d’environ six mois qui se faisait généralement en famille, car on était rubanier de père en fils et il était tout naturel de faire l’économie des frais d’un apprentissage.

Toutefois dans certains cas, des parents confiaient leurs fils à un maître étranger à la famille et les conditions de cet apprentissage étaient fixées et signées devant notaire. Mais ces cas devaient être très rares puisque nous n’en avons trouvé que deux dans les minutes notariales, aujourd’hui rassemblées à Thiberville.

          Celui du 28 novembre 1763 nous apprend que Rémy HEUTTE, rubanier de Bournainville , promet de montrer son métier à Claude SAVOUREY de Duranville, le temps de six mois “ le dit Savourey, s’oblige de sa part apprendre autant qu’il lui sera possible et sera nourri et couché par le dit Heutte …pour raison de quoy, il lui payera tant pour la nourriture qu’apprentissage la somme de 60 livres… ”

          Dans les mêmes minutes notariales, on voit apparaître, à partir de 1723, des contrats de mariage de rubanier tant à Drucourt, qu’à Thiberville, Bournainville, Saint Vincent du Boulay, Piencourt, Fontaine la Louvet, Barville, la Chapelle Hareng. La rubanerie est donc désormais largement implantée dans cette région.

           Bien que le rubanier soit souvent propriétaire de son outil de travail, celui-ci apparaît peu dans ces contrats de mariage. Toutefois, on peut citer, le 28 juillet 1732, Jean Blard, de Bournainville qui promet à son fils le métier dont il se sert.

           Ce métier était placé dans une petite pièce spéciale dite ”ouvreux ”généralement située au levant de la maison et dont les petites ouvertures entre les colombages étaient calculées pour que la lumière tombe sur le métier.

           Les rubaniers étaient très fréquemment propriétaires d’une pièce de terre aussi travaillaient-ils dans l’ouvreux en dehors des périodes des travaux des champs.

           Quel était le prix de ces métiers à rubans ? Peut être peut-on avancer le prix de 60 livres pour “un métier avec ses garnitures, cent tuyaux, 18 broches, 18 anneaux et 20 poids de terre ”, car, en 1763, Jean Querey, rubanier à Drucourt, donne à bail un métier ainsi décrit à Jacques Dubus, aussi rubanier à Drucourt, pour un loyer de 3 livres par an. Le taux d’intérêt de l’époque étant habituellement de 5 %, nous arrivons à la somme de 60 livres.

          Durant tout le 18 iéme siècle, il sera toujours question de rubanier et jamais de rubanière. Cela proviendrait du modèle des métiers du 18 iéme siècle en usage à Drucourt. Il demandait de la part de l’ouvrier une  position courbée et, par suite, exigeait une certaine force. Aussi était-il réservé aux hommes.

           Les femmes avaient un métier qui leur était spécifique et qui se répandit largement dans notre secteur à partir de 1754 : celui de fileuse. Dans un grand nombre de contrats de mariage, figurent un rouet et un dévidoir. Les riches laboureurs n’hésitaient pas à doter leurs filles de ces instruments qui leur permettaient de subvenir aux besoins vestimentaires de leur famille et, en outre, de gagner un peu d’argent.

           L’apparition en masse des fileuses dans la région de Drucourt est due à l’introduction du coton dans la rubanerie. Le chanvre et surtout le lin avaient été longtemps les seules matières premières. Ils étaient cultivés sur place et le lin du Lieuvin était considéré comme l’un des meilleurs de France, aussi était- il très recherché, mais son prix de revient était assez élevé.

          Importé des Antilles, le coton permet de faire des rubans meilleur marché et la rubanerie put se développer et donner du travail, principalement l’hiver, aux habitants des campagnes. Cet essor est sensible à Drucourt à partir de 1770. C’est d’ailleurs, à partir de cette date que Michel Vincent et David Conard s’y intéressent.

          Il était assez facile de devenir “fabricant ” de rubans, car la mise de fond était modique. En effet, il n’était pas question, alors, d’usines ni de machines. Le fabricant ourdissait les chaînes chez lui, puis les remettait au rubanier avec une certaine quantité de fils, un peu plus fin que la chaîne pour faire la trame. Le métier de fabricant demandait donc plus d’habileté, de sens commercial que de capitaux. L’une des difficultés résidait dans les variations du cours du coton qui n’entraînaient pas pour autant une variation du prix du ruban au moment de sa vente. C’était un risque du métier et dans les périodes de crise, comme il s’en est produit à plusieurs reprises au 19 iéme siècle, les petits fabricants furent les premiers à faire faillite. Au moment de la  Révolution, c’est à dire au début de l’essor de la rubanerie à Drucourt, voici quelques noms de fabricants relevés dans les minutes notariales : Charles Morin, Michel Durozey, François Dériot, Michel-Vincent Conard, Charles Pesnel, Robert Livet, Jean-Baptiste Masselin, David Conard, Etienne Desbuissons, André Martel.

      Et pour clore les origines de la rubanerie dans la région de Drucourt, voici quelques lignes extraites du “mémoire et statistique de l’an XIII (1805) pour le département de l’Eure adressé au Ministre de l’intérieur ” par le préfet : “ La fabrique des rubans de fil de divers échantillons et de diverses largeurs, occupe un très grand nombre d’ouvriers dans le canton de Thiberville. Comme il n’y a point de manufactures proprement dites, il est difficile d’estimer les produits de cette fabrication, qui se trouve répartie dans cent ou deux cents maisons particulières. Cette branche de commerce est très étendue, puisque son objet est d’une consommation pour ainsi dire habituelle et journalière ; elle peut s’accroître encore par le soin qu’ont prit quelques ouvriers de perfectionner les métiers et la préparation des fils. ”

      Ajoutons que ce perfectionnement de l’outil de travail était essentiel, afin de faire face à la concurrence française et étrangère, spécialement à la redoutable concurrence anglaise.

 

2         ) de 1800 à 1849

              L’essor de l’industrie rubanière commencé vers 1770 se poursuivit jusqu’en 1804. A cette date, on observe une sévère récession qui atteint un certain nombre de fabricants de la région de Drucourt. Dans les registres notariaux de Thiberville, nous relevons treize faillites entre 1804 et 1807. En 1812, Michel-Vincent Conard fut chargé par des marchands demeurant à Rouen, de défendre leurs interêts dans le règlement d’une autre faillite à Drucourt.  Il connût lui-même de sérieuses difficultés et, il semble avoir arrêté son activité avant d’y être obligé. Pour payer ses dettes, il emprunte à son fils Pierre-Vincent. Dans la donation partage de ces biens qu’il fait entre ses enfants, le 22 septembre 1818, il mentionne un capital de 11100 francs qu’il emprunta à son fils Pierre-Vincent à l’époque où il a cessé son commerce et qu’il a employé à faire face aux engagements qu’il avait pris pour cette cause. Il avait alors choisi d’arrêter l’industrie rubanière et de se consacrer entièrement à l’agriculture sur les quelque 15 hectares de terre (essentiellement au Hameau Jouas) et 7 hectares de bois qu’il  possédait.

              Cette situation générale résulterait, selon un manufacturier de Nonancourt “de l’introduction en France de produits à des prix tellement bas qu’on n’aperçoit pour ainsi dire pas de différence entre leur prix et celui des matières premières ”.

              De plus l’extrême rareté du numéraire et un taux d’intérêt qui se serait élevé jusqu’à 2 ½  par mois auraient également contribuer à ruiner des fabricants par l’impossibilité de pourvoir aux paiements des ouvriers.

              De son coté, le sous-préfet de Bernay constate, le 5 février 1806, que beaucoup de fabricants ont cessé de faire travailler  ou ont diminué le nombre de leurs ouvriers.

Cette situation ne dura pas et, en 1810, le sous-préfet, dans son “tableau comparatif. des principales fabriques ” faisait état d’un accroissement assez considérable qu’il attribuait à l’augmentation du nombre de fabricants, à l’émulation qui s’était établie entre eux et dont le résultat  fût de perfectionner leurs produits et d’étendre leurs réseaux commerciaux. Par exemple, Pierre-Vincent Conard partait en tournée tous les ans à Paris, dans le Nord et dans le Midi de la France. Son cousin, François Dériot, marchand de fil et autres marchandises, allait jusqu’à la Martinique où il est mort au cours d’une épidémie le 8 pluviose an 11.

Toujours en 1810, le sous-préfet de Bernay écrivait qu’on suivait “les anciens procédés tant pour la filature que pour le tissage qui se faisait au moyen d’une espèce de navette volante ” et qu’il se fabriquait par mois, dans l’arrondissement 125 000  pièces de rubans de différentes largeurs et de 36 mètres de longueur chacune. La concurrence allemande était signalée.

            Mais à nouveau en 1814, les difficultés reviennent entraînant quelques faillites (quatre faillites sont recensées en 1814 et 1815 dans les minutes de Thiberville). Le blocus continental décidé par Napoléon pour fermer le commerce avec l’Angleterre et ruiner la marine anglaise, a, peu à peu, amené à l’isolement de la France. Les communications avec l’Angleterre étaient interrompues et il est très difficile de se procurer du coton américain et indien. Il faut se contenter du coton du Levant, de Macédoine et d’Italie qui exige beaucoup plus de soins dans les diverses préparations. Le coton qu’on préfère est celui de Castellamare (Italie).

          Ces difficultés touchent également les commerces voisins de la rubanerie, comme celui du fil de lin ou de coton. En 1819, Jean Dériot, marchand de fil à Thiberville, et ses frères, connaissaient de telles difficultés que Jean Dériot est obligé de faire un concordat avec ses créanciers. Leur maison de Drucourt, le Manay, fut alors vendue à David Conard. Jean Dériot vendra des biens appartenant à sa femme et lui donnera en échange la maison qu’il possédait à Thiberville. Pour s’assurer des revenus supplémentaires, il sera obligé de louer, quelque temps, plusieurs pièces de cette maison au receveur de l’enregistrement et des domaines à Thiberville.

          Après les Cent jours, la paix revenue, la rubanerie reprit son essor jusque vers 1832. Il y avait à cette date 1600 rubaniers dans le canton de Thiberville et 1000 dans celui de Bernay.

          Avant la révolution de 1830, ils gagnaient 1 f 25 par pièce de 30 aunes de ruban. La morosité des affaires et une vive concurrence incita un fabricant, M. Pesnel, à baisser le salaire d’abord à 1 f (il fût suivit par les autres fabricants) puis à O F90. Ces réductions de salaire amenèrent des troubles qui sont ainsi rapportés par le sous-préfet de Bernay dans une lettre au Préfet de l’Eure :

“ Le 26 février 1832, dimanche dernier, M. Pesnel jeune, s’est rendu de Bernai qu’il habite à Drucourt où sa maison emploie beaucoup d’ouvriers et où tous les dimanches il va faire la réception et le paiement de leurs ouvrages : Il fût assailli d’injures et menacé de mauvais traitements au milieu d’un attroupement fort nombreux des gens qu’il emploie. Il ne se dégagea de leurs mains qu’en promettant de relever les prix au taux antérieur, c’est à dire à 1 F 25. Cette concession imposée  par la violence enhardit les séditieux sont un grand nombre, accouru au bruit, appartient aux autres fabriques de la commune de Drucourt : ils proférèrent les plus alarmantes menaces et occasionnèrent beaucoup d’inquiétude ; Les mots de « meurtre » et « d’incendie » se firent même entendre à plusieurs reprises. ”

               Dans une autre lettre, datée du 3 mars 1832, le sous-préfet de Bernay écrit au préfet de l’Eure : “  les fabricants ont eu la sagesse de rétablir les prix de fabrique au taux  où ils étaient avant la révolution de 1830. A ce moyen tout prétexte d’émeute disparaît ”

               En effet, le 6 mars, il écrit : “ J’ai l’honneur de vous annoncer avec une satisfaction complète que la journée d’hier s’est aussi bien passée à Thiberville que celle d’avant-hier à Drucourt. ”

               Il faut signaler quelques faillites dont celles de François Masselin, gendre de Michel-Vincent Conard, et celle de Simon Conard, fils de David, acquéreur du Manai (manet) qui fût de nouveau vendu. Peu à peu les affaires marchèrent mieux et la rubanerie reprit sa croissance pour quelques années.

               En 1840, la concurrence étrangére devenant de nouveau menaçante, des fabricants abaissérent leurs prix, ce qui amena des mécontentements. En 1843,des émeutes éclatèrent tant à Bernay qu’à Drucourt. Voici, des extraits de l’exposé de ces troubles que fit le procureur du Roy  (journal de l’Eure du 3 janvier 1843) :

“ En 1840, les ouvriers rubaniers voulant, obtenir une augmentation de salaire vinrent à Bernay et s’adressèrent avec modération à M. le sous-préfet qui promit son intervention officieuse. Un tarif fut en effet arrêté et les fabricants le maintinrent pendant plusieurs mois. Mais bientôt quelques-uns uns d’entre eux abaissèrent leurs prix. Cette diminution excita des plaintes…..Des ouvriers délégués par leurs camarades se présentèrent à M. le sous-préfet en demandant une augmentation… mais plusieurs fabricants ne tinrent aucun compte des justes représentations de M. le sous-préfet. Ceci se passait dans les premiers jours d’octobre 1842 ”

              Les ouvriers organisèrent plusieurs manifestations à Bernay et à Drucourt  qui réunirent jusqu’à 1200 personnes. Certains agirent avec une grande violence. Il s’ensuivit un procès au cours duquel furent jugés les  principaux acteurs de ces journées de troubles. A la fin du procés, le procureur du Roy, désirant la réconciliation, explique que les tarifs sont nécessaires et que ‘ la loi et la liberté doivent être égales pour les maîtres comme pour les ouvriers ”.

             Dans cette première moitié du 19 iéme siècle, les rubaniers travaillaient soit chez eux pour le compte d’un fabricant, soit dans une boutique. On désignait ainsi la réunion d’un certain nombre de métiers sous la direction d’un maitre-ouvrier… Tous ces ouvriers étaient nourris par le maître qui leur assurait tant par jour ou une somme fixe à recevoir par chaîne fabriquée (annuaires des 5 départements  de la Normandie 1884). Certaines de ces boutiques comptaient jusqu’à quinze métiers.

           Le registre intérieur n°1 de Drucourt donne, à partir de 1819, le nombre de métiers à rubans que chaque fabricant déclare “occuper et entretenir habituellement tant chez lui que hors son domicile ”. Voici les noms de ces fabricants pour l’année 1819 qui est d’ailleurs celle où ils sont le plus nombreux. On y relève le nom de Vincent Conard et celui de son cousin Simon Conard.

Etienne Desbuissons (5 métiers) ; Louis Martel Leblond (20 métiers) ; Pierre Letorey (100 métiers) ; Robert Pesnel Fils (10 métiers) ; Pesnel fils le jeune (30 métiers) ; Auguste Fosse (10 métiers) ; Adrien Vollard (44 métiers) ; Simon Conard (12 métiers) ; Jean Baptiste Livet (12 métiers) ; François Pollin (100 métiers) ; Robert Pesnel (5 métiers) ; Michel Biard (5 métiers) ; Pierre Lefranc (10 métiers) ; Thomas Masselin (5 métiers) ; Vincent Conard (40 métiers) ; Jean Baptiste Masselin (20 métiers) ; Léonard Lefèvre (12 métiers ) ; Marin de La Fontaine (10 métiers) ; Robert Guillemette fils (88 métiers) ; Thomas Corblin (5 métiers)

           En consultant ce premier registre intérieur de Drucourt, on constate que d’année en année le nombre de fabricants s’amenuise et que ce sont les importants qui restent en course. Il est possible que certains d’entre eux aient commencé par avoir des boutiques avant de construire des fabriques et que l’expression “occuper des métiers chez soi ” recouvre une ”boutique ”. En effet, dans la donation de Michel Vincent Conard, datée du 22 septembre 1818, dans le premier lot est mentionnée “une boutique ”.

           Les premières fabriques construites à Drucourt sont probablement celle de Pierre Vincent Conard (1826) et celle de Jean Baptiste Masselin (un peu avant 1834). Le métier de fabricant demandait une surveillance  sur place et de fréquents déplacements pour maintenir et développer le réseau commercial. Aussi voit-on les fabricants constituer des sociétés à deux ou trois. Ces contrats d’association étaient de durée diverse. Les quatre frères Conard s’associèrent dans des bâtiments et constructions élevés sur le terrain appartenant à leur père. Après la mort de Jacques, en 1828, David et Auguste s’associèrent en 1832, tandis que Pierre Pierre Vincent et sa belle sœur veuve de Jacques restaient seuls dans la première association. Ils signèrent un accord en 1833 pour une durée de 8 ans. On trouvera en annexe la copie de cet accord passé devant notaire.

          Ces contrats d’association font, à plusieurs reprises état de l’achat et de la nourriture de chevaux. M.Lecuyer , dans son étude sur la rubanerie, indique que ces animaux tournaient dans des manéges pour actionner les calandres ( machine pour glacer le ruban) trop lourdes pour être maniées à la main. Les chevaux disparaissent lorsque la machine à vapeur sera introduite.

          Ce sont presque toujours des hommes qui signent ces contrats, mais les femmes ne restaient pas étrangères à la marche des entreprises familiales. Mme Jacques Conard, veuve, prend la suite de son mari dans l’association avec son beau-frère pierre-vincent. Par ailleurs, le 3 septembre 1843, ce dernier va constituer sa femme “pour sa mandataire générale et spéciale et l’autoriser à l’effet de tous les actes qu’elle fera en vertu de la présente constitution ”

               Les rubaniers qui travaillaient dans les fabriques utilisaient les métiers des fabricants qui étaient plus perfectionnés et coûtaient plus cher (un métier à la barre perfectionné par M. Lucas, du Planquay, coûtait en 1837 environ 300 F et un métier à bobiner avec son moteur coûtait environ 750 f).

                Mais les rubaniers à domicile étaient, comme au 18 iéme siècle, propriétaires de leurs métiers à rubans et ceux-ci commencent à apparaître dans les contrats de mariage, d’autant plus que les jeunes filles, désormais rubanières, en reçoivent un (et parfois deux) de leurs parents en se mariant.

 

3) 1850-1880 :

              Au cours de la seconde moitié du 18 iéme siècle, la rubanerie continue à s’étendre dans le Lieuvin. La statistique industrielle de 1881 dénombre 7 fabricants à Drucourt mains n’en donne pas les noms. Par les registres de notaire de Thiberville, nous pouvons connaître cinq noms : Barbey, Bance frères, Marin-Delafontaine, P-V Conard, Etienne Touflet (sont dénombrés également : 12 à Thiberville, 2 à Bournainville, 1 à la Chapelle Hareng, 4 à Duranville, 1 au Favril, 1 au Planquay, 7 à Saint Aubin de Scellon, 1 à St Germain la campagne, 2 à St Mards de Fresne, 1 à St Vincent du Boulay). Certains avaient déjà quitté notre commune pour s’installer soit à Orbec (Auguste Conard en 1843) soit à Bernay (les frères Masselin avant 1860).

             Le dynamisme de cette industrie est réel et, en 1862, Messieurs Pesnel, jeune et fils, filateurs et fabricants de rubans faisant travailler à Drucourt, firent une demande pour participer à l’exposition universelle de Londres. Malheureusement, faute de place, la rubanerie (comme la lutherie de la Couture-Boussey et l’épinglerie de Rugles) ne fût pas admise. ( Recueil des travaux de la Société libre de l’Eure 1862-1863)

             Les fabricants cherchaient à moderniser leurs manufactures. Le premier à le faire à Drucourt fût très probablement Pierre-Vincent Conard en achetant, le 16 juillet 1850 “la pompe à feu, l’hydraulique, la commande, les tambours, la chaudière avec son fourneau et tous les accessoires ” d’un établissement en faillite à Bernay. Cette vente est faite moyennant la somme de 2800 francs (archives personnelles du Colonel Mesnil).

                                

                    Cette acquisition faite, “M. Conard voulant mouvoir le mécanisme de sa fabrique. par une pompe à feu ” fait construire un fourneau en briques pour le chauffage de la pompe à feu et une cheminée d’une hauteur de 20 mètres.

Dans un arrêté du 2 décembre 1852, le préfet de l’Eure, ayant lu l’avis du maire de la commune de Drucourt, celui de M. le sous préfet de Bernay et les rapports de MM. Les Ingénieurs des Ponts & Chaussées, autorise l’usage :

1)       de cette chaudière à vapeur composée d’un corps cylindrique terminée par deux hémisphères et de deux bouilleurs ;

2)        d’une machine à vapeur de la force de cinq chevaux pour communiquer le mouvement à cylindre calandreur.

            Cette autorisation est accompagnée de consignes de sécurité concernant notamment “le manomètre placé en vue du chauffeur ” et “le flotteur d’alarme disposé de manière à faire entendre un bruit aigu ”. L’arrêté préfectoral précise que “le combustible qui sera utilisé sera le charbon de terre ”.

            Cette machine à vapeur remplaça les chevaux qui, tournant en rond dans un manège, actionnaient les calandres. En abaissant le prix de revient, elle permit de soutenir la concurrence. Dans une donation, datée du 27 janvier 1852, faite devant le notaire de Thiberville, une pompe  à feu est signalée à la fabrique Touflet de Drucourt.

            Comme autres matériels, sont cités, dans des inventaires, des presses, des cylindres à chaud et à froid, des plieurs, des ourdissoirs…

            La modernisation des fabriques entraîna Pierre Vincent Conard et sa femme Rose Joséphine Dériot à hypothéquer  la totalité de leurs biens pour gager un emprunt important et créer une véritable manufacture qui eut jusqu’à 40 ouvriers de diverses catégories :

          chauffeurs pour s’occuper de la pompe à feu

          contremaîtres

          apprêteurs de ruban qui travaillaient sur les calandres

          ourdisseurs qui préparaient la chaîne du ruban sur l’ourdissoir 

nota : Le métier d’écoucheur de lin n’est pas représenté à Drucourt car pour écoucher du lin, il faut de l’eau courante, autrement dit une rivière. Les écoucheurs habitent donc Barville, Fontaine la louvet, St Aubin de Scellon

            L’écoulement des marchandises était généralement effectué par Pierre-Vincent Conard lui-même, sa belle sœur qui était son associée et sa femme surveillaient la marche de la manufacture en son absence. La correspondance de Pierre-Vincent puis celle de ses gendres indiquent qu’ils circulaient à travers la France : en Normandie, en Bretagne, dans le sud-ouest  jusqu’aux Pyrénées, dans le Limousin et l’Orléanais. L’Est et le Nord de la France devaient être alimentés par les usines de Colmar puis par celles de Comines crées vers 1875, car ces régions ne sont pas mentionnées dans ces correspondances. Cette vente pourtant difficile n’avait pas le caractère d’urgence du XX iéme siècle. Voici une anecdote qui illustre cette différence d’urgence “  M. Lejuif, maire de St Aubin de Scellon au 19 iéme siècle, reçoit une lettre d’un commerçant lui demandant si la maison Lejuif fonctionnait toujours car il lui avait fait une commande et n’en recevait aucune nouvelle… Le maire et qui était également le fabricant dont on  demandait des nouvelles met la lettre dans sa poche et dit : on verra cela après la moisson ”

            Ces fabriques n’élimineront pas la rubanerie à domicile. Il semble même que, pendant une dizaine d’années, celle ci s’en trouva stimulée. Mais, à partir de 1860, les contrats de mariage font apparaître le déclin de cette rubanerie à domicile, même si cette profession est toujours appréciée des jeunes. En effet, à plusieurs reprises, des candidats au mariage précisent que le métier signalé dans le contrat a été acheté avec leurs économies.

            De 1840 à 1849, nous avons relevé, dans ces contrats de mariage, 100 métiers à rubans, soit une moyenne de 10 métiers par an. Voici les chiffres pour les décennies suivantes :

          de 1850 à 1859 159 métiers ou 16 métiers par an

          de 1860 à 1869 114 métiers  ou 11,5 métiers par an

          de 1870 à 1879 93 métiers ou 9,3 métiers par an

            Et les trois années suivantes voient la moyenne continuer de décliner et tomber à 8 métiers par an. Ces métiers valaient de 40 F à 300 F. Ils étaient en bois d’orme ou de chêne pour la plupart. Un est signalé en frêne, un autre en orme et poirier, un dernier en chêne et sapin. Les métiers qui dépassaient 200 F étaient des “métiers à la barre ”(métiers perfectionnés par M. Lucas du Planquay).

              Les rubaniers en 1850 gagnaient environ 10 à 12 F par semaine. Voici les prix moyens “certifiés par les administrateurs provisoires de la ville d’Evreux ” en 1851 qui permettent de se rendre compte du pouvoir d’achat de ces ouvriers même s’ils avaient quelques ares de terrain (un jardin potager, un poulailler…) qui leur assuraient des ressources complémentaires :

Le cidre et le poiré coûtaient 9 f 60  l’hectolitre

Le bœuf coûtait 0 F 98 le kilo

Le veau coûtait  0 F 98 le kilo

Le mouton  coûtait  0 F 98 le kilo

Le porc et le sanglier coûtaient 0 F 98 le kilo

Les abats coûtaient 0 F 45 le kilo

Les formages secs coûtaient 1 F 40 le kilo

Le beurre coûtait 1 F 60 le kilo

Les œufs coûtaient 0 F 45 la douzaine

 

                  A coté des rubaniers et des fabricants existait une autre catégorie de professionnels de la rubanerie, celle des fabricants de rots, appelés rotiers. Un rot est un  peigne placé sur le battant du métier à rubans et entre les dents duquel on place un ou plusieurs fils de chaîne. Il sert à fixer la largeur du ruban sur métier ou “ largeur au ros ” (larousse 1964). Ils étaient peu nombreux. Nous pouvons citer à Drucourt : Robert-Louis Thuret et son fils Louis-Florentin (petit gendre de Michel-Vincent Conard) en 1846, Auguste Gruchey en 1869.

 

                  En 1883, l’industrie rubanière du Lieuvin fût représenté à l’exposition régionale de Caen. Il ne semble pas que la manufacture familiale y fût representée comme à aucune autre exposition. La maison J. Barbey, de Drucourt, y obtint une médaille d’argent pour :

1)       des rubans de pur fil de couleurs diverses, des rubans de fil et coton, des rubans glacés, sergés ou croisés, spéciaux pour les maisons de mercerie

2)       2)des articles pour les maisons de toile, lingerie, flanelle,draperie etc…

                  Cette maison avait déjà obtenu plusieurs récompenses, savoir : une médaille de l’Académie Nationale, manufacturière et commerciale, une médaille de bronze à Tours, deux médailles d’argent, l’une au Mans, l’autre à Caen.

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2 commentaires sur “Histoire de la rubannerie à Drucourt par Thérése Mesnil

    • vous remercie pour votre visite et votre interêt , je vous recommande la lecture des pages de mon site relatant les événements sociaux de 1832, 1842 et 1848 à Drucourt si ce n’est déjà fait

      bien cordialement

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