Histoire de la rubannerie en Lieuvin par Raymond Lecuyer


Il existe sur le plateau du Lieuvin, dans la région de Thiberville, Drucourt et environs, un centre de tissage de ruban, qui occupe près de 700 ouvriers, répartis dans neuf usines et qui produit journellement plus de 500 000 mètres de rubans de lin et de coton ; le chiffre d’affaires annuel de ce centre industriel peut être évalué à 14 millions de francs (chiffre de 1933).

Il nous a paru intéressant de rechercher l’origine et le développement de ce centre textile.

Le genre de rubans que l’on y fait, est assez particulier à cette région pour qu’on le désigne couramment sous le nom de « ruban de Normandie « . Pourtant, on lui a donné les appellations les plus diverses : galons, retors, bandes, rouans, lacets, lacettes, chevilliéres, coulisses, néfiles, tresses, tirants, lien, lie, filets, crosse, bâton, percales, padeux etc. . Les fabricants les rangent en deux grandes catégories ; d’une part les retors pour désigner les rubans blancs de lin ou de coton ; et d’autre part les bandes pour désigner les rubans bis et jaune, généralement en lin. Quant aux ouvriers, ils ne s’embarrassent pas de tous ces termes et appellent simplement leur ruban de coton : commun.

D’ailleurs, la définition du ruban n’est pas tellement aisée. On ne peut se baser sur la largeur ; un tissu de 30 à 35 centimètres de largeur est un ruban ou une étoffe ? On ne peut faire état non plus de la forme de la lisière, car il y en a de toutes sortes, plates ou rondes. Il y a aussi bien des rubans à trois ou quatre lisières, tels sont les monte-jupes et même les tubulaires qui n’ont pas de lisières, aussi beaucoup de manuels disent simplement :  » Tout le monde sait ce que c’est qu’un ruban.  » Cela évite toute difficulté ; faisons de même, nous dirons seulement que le ruban fabriqué originairement dans le Lieuvin était d’armure toile en lin ou en coton ou métissé et de largeur variant de 10 à 60 millimètres. Ces genres classiques sont toujours fabriqués ; mais au cours du XIX iéme siècle par suite des progrès de l’industrie mécanique, de nouveaux genres y ont été adjoints. Ce furent d’abord les percales jaconas, puis les sergés bleus, puis les croisés de toutes sortes, mais ces genres n’ont été que des plagiats des rubaneries d’autres régions.

Il y a plusieurs siècles , en effet, on tissait du ruban dans une quantité de centres dispersés dans toute la France, qui ont aujourd’hui disparu pour la plupart. Les centres les plus importants ont été :

  • Saint Lô qui produisait une grande quantité de rubans ressemblant à ceux du Lieuvin, et que l’on appelait néfile ou neufile. Cette région a produit jusque vers 1839 et a complètement disparu aujourd’hui
  • Forges les Eaux et Serqueux dans la Seine Inférieure a été aussi un centre très actif jusque vers 1839. Dans cette région, on a compté jusqu’à 2000 métiers à rubans, au début du XIX iéme siècle.
  • En Alsace et dans les Vosges, il se faisait un genre de rubans très fins en cotons jumels, que l’on appelait percales ou jaconas. Ce centre est toujours représenté par deux ou trois fabriques.
  • En Auvergne, la région de Brioude-Yssingeaux a eu très grande réputation pour les rubans de passementerie. La passementerie de Brassac constitué un genre spécial et réputé. Il n’y a plus dans cette région que deux maisons : une à Ambert et l’autre à Courpières
  • La région de Nîmes a eu une importance considérable pour la fabrication des rubans appelés : sergés bleus jusque vers 1875. Bien que Nîmes soit resté un débouché excellent pour les rubans, cette industrie y a périclité et a complètement disparu après avoir brillé pendant longtemps.
  • Aux environs de Rouen, dans le canton de Boos, il y avait au XVIII iéme siècle de nombreux rubaniers, cette industrie s’est concentrée maintenant dans la banlieue immédiate de Rouen, où deux importantes usines la représente aujourd’hui mais fait surtout le ruban à bretelles.
  • Dans les Landes à Hagetmau, on tisse des rubans en fils grossiers d’étoupes ou de chanvre appelé chevilléres-gascogne ou lies rousses. Plusieurs maisons y travaillent encore leurs genres classiques.
  • Enfin, Comines dans le Nord, sur la frontière belge, a fait pendant longtemps les croisés, les bolducs, et les talonnettes puis s’est lancé vers 1880 dans la fabrication des genres normands et est devenu un rude concurrent pour notre région. Il y a dans cette région, neuf maisons équipées d’un outillage tout moderne, la ville ayant été détruite pendant la guerre. Ce centre s’étend aussi en Belgique jusqu’à Ypres.
  • Je ne parle que pour mémoire de la rubannerie de Saint Etienne qui a conquis une réputation universelle pour les rubans de soie
  • La plupart des pays étrangers ont aussi leur industrie rubanière. Les centres principaux sont Barmen en Allemagne, Haune en Belgique, Zurich et Bâle en Suisse, Milan en Italie, Barcelone en Espagne.

En somme, on peut constater que l’on a fait du ruban un peu partout, et que cette petite industrie était une des plus répandues.

Et dans le Lieuvin ?

Depuis un temps immémorial, le Lieuvin a possédé une industrie textile très active mais de trois genres absolument distincts :

  • dans la partie sud, région de Thiberville à Bernay, on tissait des frocs de laine, sorte de drap grossier mais solide qui avait un grand marché à Bernay
  • Dans la partie Nord, c’étaient les célèbres toiles de lin dites fleurets et blancards pour Saint Georges du Vièvre que l’on expédiait ensuite de Rouen, par bateaux entiers en Espagne, en Amérique du Nord et dans les Colonies. Cette industrie presque exclusivement exportatrice a été soudainement et irrémédiablement ruinée par les guerres du I er Empire et le Blocus continental. Les ouvriers ont pu remettre en marche leurs métiers en faisant des toiles de coton mais ces dernières ont dû disparaître à leur tour, ne pouvant résister à la fabrication mécanique. La maison Benoît à Morainville est restée jusqu’à 1876, la dernière à représenter le tissage de toiles à la main dans cette région. Les Benoît étaient fabricants de père en fils depuis fort longtemps.
  • Dans la partie Ouest, vers Courtonne on faisait des toiles de lin très fines pour les fabriques de Lisieux, des nappes et des serviettes de table de belle qualité.

Cette division des tisserands en trois catégories est à souligner car nous la retrouverons plus tard lorsque le tissage du ruban se sera implanté dans la région.

En somme, on utilisait sur place les productions de la contrée, les frocs se faisaient avec la laine des moutons du Lieuvin et du Pays d’Ouche, et les toiles avec les lins, dont le marché était très échalandé à Giverville et à Thiberville en particulier. On voit donc que depuis des siècles, les laborieuses populations du Lieuvin étaient exercées au tissage. En outre, elles cultivaient trois plantes tinctoriales : la gauce pour le jaune, la vouède pour le bleu marin et la garance pour le rouge. L’apprêt pour les chaînes nécessitait de l’amidon de froment ou de suif, choses que l’on avait également dans le pays. Il y avait aussi des curandiers (on dit aujourd’hui blanchisseurs) sur les rivières à Orbec, Brionne, Lisieux.

Je n’ai trouvé aucun document permettant de fixer le début de la fabrication du ruban dans la région. Toutefois, elle existait déjà certainement à la fin du XVI iéme siècle, car dans le fonds d’archives de l’ancien évêché de Lisieux se trouvait le statut de la corporation des tissutiers, des passementiers, et rubaniers de la ville de Lisieux, daté de 1662. Je suppose cependant que la région où l’on fabriquait du ruban ne correspondait pas à celle d’aujourd’hui mais qu’elle était située plus au Nord et aussi plus à l’Est. C’est ainsi qu’il y eut au XVII iéme siècle des rubaniers à Beaumont le Roger. En ce temps là, la fabrication se faisait sur des métiers à une seule pièce, dits métiers basse-lisse. La production était très lente et cela explique la multiplicité des centres rubaniers, la grande quantité de métiers nécessaires pour produire suffisamment afin de satisfaire la demande, et conséquemment le grand nombre d’ouvriers pour les actionner. Autre conséquence : le prix du ruban ainsi produit était très élevé. Nous avons connaissance d’une facture de ruban de cette époque par les comptes de la fabrique de l’église de Drucourt. Je cite textuellement :

 » compte rendu par Messire Jean Turpin, bachelier en théologie de l’université de paris, curé de Drucourt du 24 mai 1672 au 17 mai 1689……………..

chapitre de mises

pour 43 aunes de toile pour faire les rideaux de la contretable  XXXIIIILVIII s

pour 150 anneaux LXV s

en ruban de fil pour trente aunes XXs « 

L’aune correspond a 1m188. Pour faire une comparaison avec la valeur actuelle, il est impossible de se baser sur la monnaie à cause de ses fluctuations, mais nous pouvons faire un rapprochement avec le prix d’une journée de charpentier dans les comptes des mêmes années, on payait un charpentier 22 à 24 sous par jour. La comparaison ne peut être que boiteuse, car il manque l’indication de la largeur du ruban. Mais aujourd’hui on paye en largeur moyenne, soit 16 à 18 M/M dans les magasins 20 F pour 36 mètres de ruban de profil blanc qui est en outre de fabrication meilleure et plus régulière qu’il a 250 ans ; et une journée de charpentier dans la région de Bernay à Lisieux coûte environ 60 F. S’il fallait en 1672, une journée de charpentier pour payer 36 mètres de ruban, il suffit aujourd’hui de moins de trois heures de travail. Nous pouvons par-là mesurer et pour ainsi dire toucher du doigt toute l’étendue des progrès industriels depuis cette époque.

Les noms des fabricants du XVII iéme siècle me sont restés inconnus. Je n’en connais qu’un seul grâce au contrat d’apprentissage suivant  que je cite in extenso en raison de ce que c’est le seul que je connaisse et que je pense aucun contrat de ce genre n’a jamais encore été publié :

 »  François Goupil, marchand tissutier rubanier étant ce présent en cette ville de Lisieux s’oblige envers Claude de la Lande, veuve de Jacques Le Monnier, d’apprendre et enseigner son métier de tissutier rubanier à la personne de François Monnier, fils de ladite veuve en tout ce qui dépend d’icelui métier au mieux qu’il sera possible au Goupil et que ledit apprenti le pourra comprendre sans lui fournir ni quérir aucune chose de boire, manger, ni crouère, le tout pendant l’espace de trois mois entiers à compter de ce jourd’hui »

Voici qu’elle était l’organisation du travail à cette époque :

Le fabricant, qu’on appelait maître rubanier achetait son fil à des fileurs et fileuses sur les marchés de la région. Nous avons vu qu’à Giverville et à Thiberville en particulier, il s’en faisait un grand commerce. Il le donnait à bobiner à des ouvriers des environs, ce travail pas fatigant et qui ne nécessitait aucun apprentissage était fait le plus souvent par des femmes âgées ou des enfants. Les bobinoirs étaient la propriété des ouvriers. Lorsque la pesée était faite, ils la rapportaient au maître rubanier pour en obtenir une autre, et ainsi de suite. Puis le fabricant ourdissait les chaînes chez lui et bien souvent ce travail était fait par le fabricant lui-même en raison de l’importance de cette opération, car un bon ourdissage dépend la facilité et lé régularité du tissage. La chaîne ourdie étant pesée et remise à l’ouvrier rubanier avec une certaine quantité de fil un peu plus fin que la chaîne pour faire la trame. Le rubanier était presque toujours le propriétaire de son métier, d’autres en avaient en location, d’autres enfin trop pauvres, faisaient du ruban pour le compte d’autres rubaniers moyennant la nourriture et un petit salaire quotidien. Le rubanier devait d’abord encoller ce qu’il faisait avec un empois d’amidon de froment adouci avec un peu de suif puis il nouait ses fils sur le métier et tissait son ruban. Une fois le nouage fait, il formait un paquet de son ruban et le portait au fabricant. La recette avait lieu souvent le dimanche matin en venant à la messe ou le jour du marché. Il fallait que le rubanier rende exactement le poids des filés qu’on lui avait remis. Le fabricant lui payait alors le prix convenu et lui remettait une nouvelle chaîne. Le ruban tissé était ensuite calandré pour le déchiffonner. Certains autres étaient teints à la vouède par quelques façonniers installés sur les rivières à Bernay et Orbec en particulier. Puis le ruban était plié, c’est à dire qu’on le coupait par bouts ou pièces d’une longueur déterminée et classique, toujours la même depuis fort longtemps (20 aunes ou 24 aunes ou 30 aunes ou 36 aunes selon les largeurs et les sortes). Les pièces étaient pliées par douze et cela formait un « paquet  » de ruban. Le paquet était l’unité de compte aussi bien avec l’ouvrier (vous m’avez plié. tant de paquets donc je vous dois……tant) qu’avec le client ( si vous m’achetez quarante paquets, je vous ferais un bon prix, ce sera tant….. le paquet) . Ce travail de pliage était fait la plupart du temps par le fabriquant lui-même et toute sa famille pendant les veillées d’hiver car la rubannerie pendant l’été ne marchait qu’au ralenti. A la belle saison, fabricants et ouvriers s’occupaient bien plus volontiers aux travaux agricoles, à la fenaison, à la moisson puis au ramassage des pommes et au brassage. A l’automne, les métiers reprenaient leur activité jusqu’aux prochains jours. Le ruban plié était emmagasiné dans un placard ou dans un grenier s’il y en avait trop puis on le faisait porter aux Halles de Rouen à moins qu’on préfère le vendre « à la Guibray  » célèbre foire qui se tenait chaque année du 10 au 20 août dans un faubourg de Falaise. Quelques petits artisans vendaient plus simplement leur ruban eux-mêmes, ils se promenaient sur les marchés et les foires avec leurs rubans dans un bissac et une sorte de perche graduée en aune, pouce et lignes et débitaient leurs rubans aux acheteurs.

Nous avons vu que la production sur les métiers basse-lisse était forcément très petite puisqu’on ne pouvait y tisser qu’une seule pièce à la fois. En raison de cette lenteur de la production et par conséquent de son prix élevé, on comprend aisément qu’on se soit ingénié à trouver un outil plus productif. Il est probable que les premiers métiers permettant de tisser plusieurs rubans côte à côte furent inventés vers le milieu du XVII iéme siècle aux Pays-Bas. Ils ne donnaient pas des résultats bien remarquables car les rubans faits n’étaient pas très bons, mais en raison de l’effervescence que cette nouvelle machine amena dans la population ouvrière, le roi très catholique rendit en 1664 une ordonnance interdisant de construire des métiers de cette sorte dans la Flandre espagnole. En France, des maîtres passementiers parisiens avaient mis au jour, vers 1676 ou 1677 un autre métier du même genre, il ne donnait pas non plus des résultats bien remarquables. Sans doute aurait-on pu le perfectionner mais les autres maîtres de la corporation, inquiets peut être de voir employer un nouvel outil à grande production, le firent saisir et briser par ordre du lieutenant général de police, le célèbre de La Reynie, et on n’en parla plus. Le métier a plusieurs pièces, chassé des Pays Bas espagnols fût emporté dit-on par des réfugiés néerlandais à Aése, près de Bâle, selon les uns ou à Hersel, près de Zurich selon d’autres, vers 1678 et c’est là qu’il fût mis au point d’une façon définitive. Il constituait un perfectionnement formidable en ce sens qu’il pouvait tisser jusqu’à 20 et 24 pièces en même temps. A un autre point de vue, c’était une véritable révolution dans la fabrication car dans ce métier qui est extrêmement ingénieux, tous les mouvements sont automatiques. Il suffit d’actionner à la main une barre placée devant le métier pour mettre en route tout le mécanisme d’où son nom de « métier à la barre « . La production était augmentée dans des proportions énormes et le prix de revient abaissé considérablement. Les fabricants de ruban de soie de Bâle et de Zurich l’adoptèrent aussitôt et se mirent à faire à la fabrique de St Etienne une concurrence acharnée. La fabrique stéphanoise n’aurait pas tardé à succomber si elle avait dû s’en tenir aux anciens métiers, c’est alors que quelques fabricants tel Salichon, firent venir à leurs risques et périls quelques métiers et ouvriers de Bâle, puis on sollicita et obtînt du gouvernement, afin de pouvoir lutter à armes égales une prime de 70 livres par an pendant 8 ans pour chaque métier à la barre importé à Saint Etienne. C’était donc au total une somme de 560 livres qui correspondait au prix d’achat d’un métier. Comme cette nouvelle mécanique faisait le travail de vingt ouvriers, son apparition causa, parmi les rubaniers de soie une grande agitation, des quantités de tisserands furent privés de leur travail car le métier basse lisse ne pouvait soutenir la concurrence, en raison de son prix de revient beaucoup trop élevé. Ils finirent cependant par retrouver de l’occupation , petit à petit dans les travaux accessoires de préparation et de finissage que l’augmentation de la production et de la vente rendit plus nombreux.

Pendant ce temps, la rubannerie normande était restée à l’écart de ces agitations, en raison sans doute, de spécialisation qui la rendait moins vulnérable à la concurrence. Le seul fait que l’on puisse noter est au début et dans la première moitié du XVIII iéme siècle, l’extension vers le sud de la région des rubaniers, ce que me ferait croire que la rubannerie était un commerce plus lucratif que le tissage des frocs ou des toiles. Vers 1715, on commence à citer des « rubaniers  » à Fontaine la louvet, en 1725 on lit  » Robert Lecuyer, rubantier à Drucourt « .

Mais alors vers cette époque, notre région fût à son tour secouée par les mêmes causes qui avaient agité la fabrique stéphanoise. L’origine en fût l’installation à Lieurey par M. Furet de la Boullaye, en 1760 de premiers métiers à plusieurs pièces. Lieurey était un bourg où l’industrie textile était très active. Ces métiers à plusieurs pièces qu’on appelait métiers au pied n’étaient pas les mêmes que ceux qui avaient révolutionné la fabrique stéphanoise. Ils étaient beaucoup plus rudimentaires et loin de posséder l’automaticité ni la rapidité des métiers à la barre. Ils constituaient néanmoins un progrès important dans ce sens que leur production était de dix à quinze fois plus forte que celles des métiers basse lisse ; Mais ces métiers coûtaient fort chers, peut être 200 à 300 livres. En outre, il fallait un apprentissage beaucoup plus long et difficile que sur l’ancien métier et une grande habileté à l’ouvrier pour le manœuvrer. La surveillance du grand nombre de fils et des douze à vingt navettes, selon la largeur du ruban, demandait une attention soutenue. De plus, il demandait un ourdissage spécial. Autre complication, le métier basse lisse pouvait se loger n’importe où en raison de ses petites dimensions, mais le métier au pied qui avait un encombrement d’au moins un aune et demie dans chaque sens demandait une pièce pour lui seul. On fut obligé de le loger dans un appartement spécial appelé  » l’ouvreux  » c’est à dire « ouvroir  » où l’on perce, tout à l’entour, des petites ouvertures entre les montants de bois de façon à donner du jour à hauteur de travail et que tout l’ouvrage soit bien éclairé. On voit que si la production était de beaucoup accrue, il fallait la payer de bien des inconvénients. Néanmoins, le prix de revient était sensiblement diminué de sorte que petit à petit le métier au pied supplanta le métier basse lisse, et il ne pouvait pas en être autrement puisque le nouveau métier était plus profitable à la fois à l’ouvrier et au fabricant. Le surplus de production trouva tout d’abord un débouché sans trop de difficulté parce que l’état général du commerce était fort satisfaisant et très prospère à cette époque et la demande très importante. L’industrie rubanière paraît avoir connu une ère de prospérité extraordinaire à ce moment et avoir éclipsé les autres genres de tissage. On montait partout des métiers à rubans, c’est l’époque de la fondation des maisons Masselin, Pesnel, Conard. En effet, avec une livre de coton qui coûtait dix livres, on faisait pour cent livres de ruban, on comprend sans peine, que le ruban ait supplanté petit à petit les toiles et les frocs. On se plaignait que les manufactures enlevaient trop de bras à la culture. En 1773, l’extension continua ensuite à Saint Vincent du Boulay : Nicolas Frocourt et Jacques Mauviel étaient « faiseurs de rubans « . Cette expression de « faiseurs de rubans  » me donne à penser que cette profession était toute nouvelle et qu’on ne savait pas encore exactement comment la qualifier. Plus tard encore, on voit des rubaniers à Capelle les Grands et jusqu’à La Goulafrière.

Le métier à plusieurs pièces fût adopté presque au même moment à Beaumont le Roger, puis à Bournainville. Le musée du Vieux Lisieux possède une courtepointe ou dessus de lit datée de 1781 en étoffe bleu ciel sur laquelle est cousu du ruban de pur fil blanc, c’est un des rares échantillons du ruban ancien et daté que je connaisse.

Mais à mesure qu’on montait de ces nouveaux métiers, il fallait faire absorber une surproduction de plus en plus considérable. La situation devenait de jour en jour plus difficile et de plus en plus tendue. Nombre de rubaniers durent arrêter définitivement leurs métiers basse lisse. Quelques-uns uns purent retrouver de l’ouvrage en se mettant à tisser des étoffes, soit de la toile de lin, soit des tissus de coton pour les fabricants de Lieurey, de Saint Georges du Vièvre ou de Lisieux. Malheureusement, cette situation ne fût pas durable. Depuis les derniers mois de 1787, une crise avait commencé, elle allait s’aggraver en 1788 et 1789 et ses effets se faire sentir longtemps encore après cette date. Elle était due à deux causes sur lesquelles tous les intéressés sont d’accord.

Le traité de commerce de 1786 avec l’Angleterre et l’introduction des mécaniques à filer qui diminuèrent, puis supprimèrent à peu prés entièrement le gain déjà si modeste des fileurs et fileuses : 10 à 12 sous par jour en moyenne, 56 à 6 sous seulement pour les enfants.

Le traité de commerce laissait entrer libéralement en France une grande quantité de filés et tissus anglais quant aux nouvelles mécaniques à filer, elles avaient été importées d’Angleterre en contrebande, malgré l’interdiction de sortie dont elles étaient frappées en ce pays et le tissage se voyait obligé de favoriser celles-ci par ce qu ’en lui procurant des filés à meilleur marché, elles l’aideraient ainsi à se défendre contre les cotonnades d’outre-Manche. C’étaient les jennies de Hargreaves et les machines d’Arkwright dont quelques types ont été conservés. Si l’on songe qu’un seul de ces métiers à filer faisait le travail de 100 ouvriers, on peut se rendre compte des désastres que causèrent l’installation de quelques dizaines de ces « mécaniques  » en particulier à Rouen et dans sa banlieue industrielle. Le chômage prit rapidement de telles proportions qu’une enquête sur la situation des ouvriers fut entreprise par le cardinal de la Rochefoucauld, archevêque de Rouen. Les réponses des paroisses sont conservées aux archives de la Seine-Inférieure (série C2210 à 2212) ; elles traitent presque toutes de la situation effroyablement tragique des fileurs et fileuses à la main ; mais l’une d’elles est particulièrement instructive pour cette étude. C’est celle de Celloville, je la cite textuellement :

 » Une fabrique de rubans de fil qui existait depuis longtemps dans le canton spécialement dans Celloville, laquelle occupait tellement tout le monde que les enfants même de sept à huit ans pouvaient gagner leur repas. Depuis plus de vingt ans, les mécaniques de Lieurey ayant eu lieu, les fils nécessaires à notre fabrique sont devenus plus rares, plus difficiles à obtenir et d’un prix plus considérable, il n’a plus été possible de tenir parce que les marchandises étaient demandées à moindre prix qu’elles ne revenaient. « 

Et à Gouy :  »  Autrefois les habitants faisaient du ruban et il n’y avait point de pauvres, mais cette manufacture est entièrement tombée pour le pays « .

Par ailleurs, ces réponses font connaître la grande étendue de la zone où l’on tissait du ruban à la veille de la Révolution. A la suite des événements politiques, la situation des ouvriers ne fit que d’empirer. Le coton « crud  » (nous dirons aujourd’hui écru) augmenta de prix jusqu’à 12 et 13 livres en 1794. Les filatures mécaniques le revendaient, filé à 45 ou 50 livres (la livre de 10 onces) alors que nous avons vu les prix de 10 livres quelques années auparavant. Dans le même temps les fils de lin devaient avoir subi une hausse analogue. Ces tarifs éloignaient les acheteurs et d’autre part les gens aisés et fortunés dont la dépense était le meilleur soutien du commerce avaient été ruinés ou disparus. La mévente causait l’arrêt de quantité de métiers et je pense que c’est à cette époque que les derniers métiers basse-lisse cessèrent toute activité. En outre, la loi de 1791 qui supprimait les corporations vint encore troubler l’industrie dans ses habitudes invétérées ; Et ; Quoique les filés comme les tissus soient devenus d’un prix excessif, de même que toutes les subsistances, les tarifs de main d’œuvre s’avilissaient. On avait supprimé les corporations qui garantissaient la condition de l’ouvrier mais on dut les remplacer par des réglementations très strictes pour arrêter l’avilissement du prix de la main d’œuvre.

Les archives de la mairie de Saint Germain la Campagne possèdent le document suivant :

 » 29 septembre 1793 – Arrêté municipal fixant les salaires à Saint Germain la Campagne………………les dévideurs de fils, 4 sols par livre ; Les rubaniers, les n° et 3 fin, à 16 et 15 pièces, 10 livres ; Les N° 4 et 6, 15 livres ; les n°8 et 10, 15 livres, tous ces comptes à 12 pièces, le gros paquet, deux et trois à 16 pièces, 15 livres, les n° 6,8,10, 13 livres, n°16, 15 livres….. « 

L’état du commerce était languissant, et il ne pouvait guère en être autrement étant donné la crise financière aiguë. Le gouvernement fit cependant des efforts intéressants pour rétablir et ranimer l’industrie. Il y a lieu de citer en particulier la création des expositions. La première en date eut lieu sen l’an VI (du 17 au 21 septembre 1798) à Paris au champ de mars, sur l’initiative de François de Neufchateau, ministre de l’intérieur du Directoire. Elle réunit 110 exposants et obtint un succès tel qu’on décida de recommencer.

Sous l’empire, avec l’établissement d’un gouvernement régulier et fort, la situation se rétablit et grâce à la protection impériale et aux grands desseins de réfection de la Nation, l’industrie retrouva enfin une ère de prospérité durable. Malheureusement, par suite de la guerre contre l’Angleterre et du Blocus continental, les cotons ne peuvent bientôt plus arriver en France. Le coton Fernambourg provenant du Brésil passa de 5 f la livre à 9 f et jusqu’à 12 f en mai 1808. A ce prix les acheteurs étaient rares. Heureusement la rubannerie normande utilisait de grandes quantités de lin récolté et filé dans le pays et cela lui permit de procurer du travail à la plupart des métiers. Le lin étant une des bonnes cultures du Lieuvin. Dés la chute du Premier Empire, la situation redevint plus normale et les marchés abondamment approvisionnés à des prix plus raisonnables. L’on peut dire qu’une enviable et durable prospérité favorisa la rubannerie du Lieuvin pendant une trentaine d’années. Il y avait alors deux centres distincts de rubannerie la région où l’on faisait les rubans de lin bis et jaune, qui comprenait les fabricants établis à Saint Aubin de Scellon, Duranville, Bournainville, Les Places ; et la région où l’on tissait les rubans blancs, dits retors pour les maisons de Drucourt, Thiberville, la Chapelle Hareng, Bernay, Saint Victor de Chretienville.

Vers la fin de l’année 1830, il y eut à Drucourt, des troubles séditieux causés par des ouvriers mécontents, vraisemblablement pour des questions de salaires. L’émeute fut assez grave pour nécessiter l’intervention de la force armée. Deux cent hommes de troupes furent envoyés de Rouen pour rétablir l’ordre troublé. Grâce à leur présence, l’agitation se calma rapidement. De 1830 à 1840, il semble que l’industrie avait pris un grand essor. Non seulement la rubannerie, mais tout commerce en général dans la France entière, c’est à ce moment que les halles de Rouen, quoique approvisionnées de plus en plus ne contenaient jamais assez de tissus pour satisfaire la demande des acheteurs. Les archives municipales de Drucourt nous indiquent en 1834 12 fabricants ayant déclaré pour la patente 236 métiers au total. L’industrie rubanière prit un si grand accroissement, qu’on se plaignait amèrement dans les campagnes que tous les ouvriers quittaient l’agriculture pour se mettre au métier. Dans les fermes, on ne pouvait plus trouver de domestiques. C’est à ce moment que furent fondées plusieurs maisons telles que la Maison Hebert. Cette époque marque en même temps la disparition totale des fileuses de lin au rouet dans notre région. Pour le coton, c’était chose faite depuis une quarantaine d’années, mais pour le lin il subsistait quelques fileuses qui n’arrivaient plus à gagner 50 à 70 centimes par jour en 1825. De ce fait les marchés de Giverville et de Thiberville cessèrent d’être échalandés. Grâce à l’essor de notre industrie, les femmes qui ne pouvaient plus s’employer au filage retrouvèrent du travail sur les métiers à ruban qui jusqu’à ce moment avaient été menés presque exclusivement par des hommes. En outre, on avait imaginé de se placer d’une autre manière devant le métier, l’ouvrier ne tissait plus penché comme autrefois, mais il se tenait droit dans une posture moins gênante et cela rendait le travail plus accessible aux femmes.

Cet essor de l’industrie rubanière était dû à l’augmentation de vente, non seulement à l’intérieur, où les produits français remplaçaient peu à peu avantageusement ceux de Barmen, mais aussi à l’exportation. En effet, on commençait à vendre en Italie et la rubannerie normande supplantait peu à peu les articles anglais sur les marchés américains, les fabricants ne vendaient pas directement à l’étranger, mais par l’intermédiaire des commissionnaires exportateurs établis à Paris.

Vers cette époque fût installé à Montreuil l‘Argillé le premier tissage mécanique de rubans. Il était actionné par une roue hydraulique et ne comptait que quelques métiers. D’ailleurs à ce moment, vers 1845, l’opinion des principaux fabricants, de M. Vincent Conard, en particulier, était que « la fabrication du ruban était arrivée à son apogée et pour la perfection du tissage et pour celle de la teinture « . D’autre part, on ne craignait pas beaucoup la concurrence des autres centres rubaniers, car ils étaient à peu près inexistants. Il y avait tout juste une fabrique à Lyon, et une à Colmar. Le salaire des ouvriers rubaniers était estimé à 1f50 par jour pour les hommes et 1 f pour les femmes, les enfants de douze et quinze ans qui bobinaient ou faisaient des trames pouvaient gagner 50 centimes par jour. Mais à la suite de la révolution de février 1848, ces salaires furent baissés de 15 à 20 % par la plupart des fabricants (trois ou quatre grandes maisons ayant maintenu leurs prix de façon).

Dans tous les hameaux du Lieuvin, il n’y avait pour ainsi dire pas de maison qui ne possédât un « ouvreux  » avec un ou deux et même trois métiers à rubans. La marchandise s’enlevait au fur et à mesure de la fabrication.

A l’entrée de l’hiver 1842-1843, un vendredi, une nouvelle émeute eut lieu à Drucourt relativement aux prix de façon de ruban. Les ouvriers réclamaient un prix fixe par paquet. Alors une réunion des patrons de Drucourt auxquels se joignirent ceux de Bernay eut lieu dans cette ville dans le but de résister aux réclamations de la classe ouvrière. Celle ci eut connaissance et se porta en masse à Bernay. Deux mille ouvriers au moins voulurent protester contre la manière d’agir des patrons et il y eut des voies de faits. Les brigades de l’arrondissement furent requises. Dans la bagarre, plusieurs personnes furent blessées. A Drucourt, une enquête fut faite à ce sujet par le juge d’instruction de Bernay. Plusieurs ouvriers rubaniers furent arrêtés et jugés à Rouen. Cette fois 200 hommes de troupes de Rouen tinrent garnison à Drucourt dans l’ancienne fabrique de M. David Conard. Ce dernier, qui était particulièrement visé par les émeutiers, avait dû lui-même s’enfuir dans les bois, où il se cacha pendant huit jours. Un ouvrier qui avait été emprisonné quelque temps à Rouen avait composé une chanson sur cette affaire, elle se terminait par ces mots « au revoir, madame la portière, dans votre grande maison le bouillon n’est pas bon « 

Cependant, le commerce reprit, mais les événement de 1847 devaient avoir une répercussion en Normandie. La situation générale du commerce était troublée, le nombre de faillites augmentait, on n’osait plus guère vendre qu’au comptant. Cette diminution énorme dans les affaires fût telle que l’on relève dans les anciens livres de la maison Lecuyer en 1847 des livraisons mensuelles de 400 à 700 kg et même au mois de décembre 1847 191 kg alors qu’en 1846 elles étaient en moyenne de 1200 à 1800 kg Une pareille mévente qui se faisait sentir de façon équivalente chez tous les fabricants engendrait un chomage considérable. Il en était de même dans toutes les corporations. Ce chômage causait une grande misère, un ouvrier rubanier du nom de Lailler qui habitait à Thiberville, hameau de la Vallée, disait que pendant six mois qu’il n’avait pu obtenir d’ouvrage, il n’avait mangé que de la bouillie de mais et de sarrasin, et il n’était malheureusement pas le seul dans son cas. Le prix du pain était monté à 6 f la tourte de 18 livres. Les cultivateurs qui avaient de la farine la cachait dans des matelas et la faisait cuire en cachette. On voyait roder dans les campagnes des troupes de chômeurs et de gens sans aveu qui terrorisaient les paysans pour leur extorquer de l’argent ou des vivres et qui pillaient les basses-cours. A la ferme du Rosey, sur la commune de Drucourt, il y avait une équipe de 20 moissonneurs qui était occupée à scier du blé, opération qui consiste à le couper avec une faucille à hauteur de l’épi afin de ménager la paille qu’on utilise ensuite pour les couvertures en chaume. Elle était payée 10 f par jour soit pour chaque ouvrier 0f50 et nourrie maigrement. Les communes s’imposèrent pour apporter quelques secours aux chômeurs ; L’Hôtellerie vota une somme de 1280 F pour leur venir en aide, Thiberville vota 3 centimes additionnels pour leur procurer du travail sur les chemins vicinaux. Le gouvernement créa les ateliers nationaux d’abord à Paris puis dans les grandes villes, mais il fallut bientôt les fermer parce que les ouvriers au lieu de fournir un travail productif s’y surexcitaient mutuellement. Il fallut l’établissement d’un nouveau gouvernement et la création des comptoirs nationaux d’escompte qui permirent la reprise du crédit pour que les affaires repartent d’une façon plus normale. La crise avait été terrible, mais elle fût heureusement de courte durée. Sous le second empire, une ère de prospérité inouïe favorise toute l’industrie et le commerce français en général. La rapide extension du réseau ferré, les grands travaux des ports, permirent aux marchandises de circuler plus rapidement et à bien moins de frais dans toute la France. Les chemins de fer et la navigation à vapeur ouvrirent à l’exportation des débouchés sur des pays neufs et sans industrie. C’est également sous le second empire que commencèrent à se généraliser les machines à vapeur. Dans la rubannerie, les premières furent installées vers 1852 et 1853, pour actionner les calandres, car cette opération demandait une force importante pour le glaçage, Comme les calandres étaient trop lourdes à manier à la main, on avait avant la vapeur, des manèges avec un cheval tournant en rond. L’installation en était onéreuse, mais l’augmentation de la production et sa régularité étaient énormément accrues. Une des premières fut montée chez Bosquier à Thiberville, puis à Bernay chez Pesnel et chez Métayer, ensuite à Thiberville encore, chez Lecuyer puis chez Mias à Drucourt ,encore chez Touflet et chez Marin-Delafontaine .

Il s’agissait de très petites installations marchant à peu de pression et développant au maximum une dizaine de chevaux. Le premier tissage de rubans à la mécanique fut installé à Drucourt en 1860 par M. Vincent Conard ; Là, tous les métiers étaient actionnés par la force motrice. Il comportait les métiers à la barre, de fabrication Lucas. C’était absolument le même métier que celui à bras, la seule transformation consistait dans l’installation d’une poulie au bout de l’arbre central. Le métier était conduit par la force motrice, l’ouvrier n’avait plus qu’à surveiller les trames et dérouler son fil de chaîne au fur et à mesure du tissage. Aussi, la production se trouva–t-elle accrue dans des proportions incroyables. Grâce à l’esprit de méthode et d’organisation de M. Vincent Conard, cette manufacture se développa aussitôt dans des conditions excellentes. Quant au prix de revient, il était sensiblement le même qu’avec les métiers à bras. La chaîne était payée à l’ouvrier environ moitié prix du tarif en campagne, mais la différence était comblée par le prix du charbon, de l’encollage, de l’amortissement et usure du matériel et je ne parle que pour mémoire de la rémunération de l’énorme capital qu’il fallait pour installer l’usine. Dans toute la région du ruban, la création de cet établissement eut un retentissement considérable… Quand on disait « la fabrique « , tout le monde savait qu’il s’agissait de la Maison Vincent Conard.

Quant aux ouvriers, ils manifestèrent une fierté de leur nouveau régime de travail. Quand un rubanier disait :  » je travaille à la fabrique « , c’était un titre de supériorité incontestable. Et pourtant, la situation de l’ouvrier était plutôt amoindrie, il était devenu l’esclave du métier ou de la machine, il lui fallait travailler 12 à 13 heures par jour enfermé dans l’atelier pour gagner un salaire minime et qui allait plutôt en diminuant d’une année sur l’autre. Le gain des hommes était de 2 f à 2f50 par jour, des femmes 1f50 à 2 f ; des enfants 0,50 f à 1f. C’est ce que les Anglais, qui le pratiquait également et sur une grande échelle, ont appelé : le sweating-system, le système de la sueur. Ces conditions de travail nous semblent aujourd’hui pénibles, mais elles étaient les mêmes partout dans toutes les fabriques. Tout le monde les trouvait naturelles et nul ne songeait à s’en offusquer. La ligne de chemin de fer de Paris à Caen fût ouvert en 1864. Dés ce moment, la vente du ruban aux halles de Rouen qui était déjà bien tombée au profit de Paris, cessa complètement et la capitale devint le grand débouché de la rubannerie normande. C’est à cette époque que commença la mode de la crinoline. Les robes se faisaient depuis quelques années de plus en plus amples et pour les maintenir en forme, on les doublait d’une étoffe raide en crin, plus l’ampleur augmentait encore, on dut les soutenir avec des cerceaux d’acier, mais pour que les cerceaux n’abîment pas le tissu, on fût obligé de les recouvrir de ruban et on avait aussi du ruban pour les maintenir en place. Comme certaines robes avaient plus de six mètres de tour et sept et huit cerceaux, on se rend compte du métrage important de ruban qui était nécessaire : la largeur utilisée était le…10 soit 20 à 23 millimètres. La demande dans cette largeur prit des proportions incroyables. Bien que l’on montât de nouveaux métiers, on n’arrivait pas à satisfaire les clients. Les prix montèrent d’autant plus que le coton était assez cher à ce moment et permirent de tirer un bénéfice substantiel. Cette situation favorable se prolongea plusieurs années, la mode de la crinoline ayant été durable, les fabricants vendaient tout ce qu’ils avaient dans cette largeur et on en discutait à peine les prix, pourvu qu’on soit livré, c’est tout ce qu’on demandait. Ce fût une période de plusieurs années exceptionnellement lucratives pour toute la fabrique de rubans blancs. Encore trente ou quarante ans plus tard, les vieux fabricants, en parlant de cette époque disaient :  »     C’est la mode de la crinoline qui a fait la fortune de tous les fabricants de rubans « 

En 1861 débuta la guerre civile en Amérique du Nord, appelée guerre de sécession, elle intéressait tout particulièrement les Etats du sud, principaux producteurs du coton. Les planteurs faisaient la guerre, leurs champs étaient restés incultes. Il y eut pénurie énorme de coton et les prix montèrent à des prix exorbitants :

Années récoltes (nb de balles) prix en cents par balle

Plus bas Plus haut

1859-60 4.861.292 10 ½ 11 ¾

1860-61 3.849.469 10 22

1861-62 4.500.000 20 51 ½

1862-63 1.600.000 51 92

1863-64 1.450.000 68 189

1864-65 1.300.000 35 182

1865-66 2.269.000 31 ½ 60

1866-67 2.097.254 26 ½ 42

1867-68 2.519.554 15 ½ 32 ¾

Une des victimes de ces fluctuations de tarifs fut à Bernay la maison Métayer. M. Métayer, originaire d’Evreux, avait épousé la fille de Jean Baptiste Masselin et s’était associé à son beau-père. En raison de l’énorme demande de rubans à cette époque, la Maison avait d’abord prospéré dans des conditions inouïes, mais Métayer avait des idées originales. Il voulut intéresser tout le personnel à l’entreprise et dénomma sa maison :  » Société Coopérative rubanière « . Puis il se lança dans de grandes spéculations. Les cours du coton ayants monté à des taux exorbitants par suite de la guerre américaine et du blocus de certains ports dans les états du sud, il amassa une grosse fortune, la situation se prolongeant. Mais quand les hostilités cessèrent, les cours redevinrent plus normaux et il fallut dénouer les positions prises, la société se trouva complètement ruinée. On fût obligé de tout vendre. Cette faillite eut un retentissement considérable dans toute la corporation, au point que plusieurs patrons qui étaient sur le point de se monter mécaniquement à la suite de l’exemple et de la réussite de Vincent Conard renoncèrent provisoirement à ce projet. De ce nombre, fût en particulier Auguste Labbé à Thiberville.

Cette époque du second empire ayant été une des périodes les plus heureuses pour l’industrie du ruban dans notre région, arrêtons-nous un moment pour exposer la situation de l’industrie dans ces années de 1860 à 1870.

Comme nous l’avons vu, les tisserands de ruban avaient remplacé les tisserands d’étoffes, mais ils avaient en quelque sorte, continué la tradition de leurs ancêtres en utilisant les mêmes matières premières et on pouvait les ranger en trois catégories selon les régions où ils se trouvaient :

  • Dans la partie Nord de la contrée des rubaniers, c’étaient les rubans de lin, écrus, ocrés, appelés bâtons et bandes bis et jaunes avec une petite quantité de métiers à faire des tirants, dobels, fort en diable etc… les fabricants spécialisés habitaient à Saint Aubin de Scellon, Duranville et Bournainville.
  • Dans la partie Ouest, à la Chapelle Hareng, Courtonne, Saint germain la Campagne, on tissait particulièrement les rubans de lin blanc et fin appelé : Le retors pur fil blanc.
  • Dans le centre et le sud, on faisait des rubans blancs ou retors en fil et coton, coton, toujours tissés en blanc, puis quelquefois teints pour faire les percalines roses, ou le retors bleu, on y avait ajouté depuis peu les sergés bleus comme à Nîmes. Les fabricants étaient établis à Drucourt, Thiberville, Saint Victor de Chrétienville, Bernay.

Enfin, il y avait deux maisons, une à Thiberville, et une à Bernay qui faisaient les rubans de percales jaconas, en coton très fin. Les tissages mécaniques qui venaient de s’installer n’étaient encore qu’au nombre de quatre. Vincent Conard à Drucourt, Masselin à Bernay, Lecuyer à Thiberville, Auguste Conard à Orbec.

1863 ; A cette époque, les cours de la matière s’étant accrus à des taux exorbitants, les fabricants sentirent la nécessité de se grouper pour vendre tous à un prix à peu près identique. Il y eut de multiples réunions à ce sujet et il y eut quelques difficultés à s’entendre. J’ai même entendu dire que les fabricants de la Chapelle Hareng se réunissaient dans un café, où il y avait même des tables en marbre, grand luxe pour cette époque, et lorsque la discussion devenait plus difficile et orageuse, la femme du cafetier sortait de la cuisine sous prétexte de balayer ou de ranger la vaisselle, donnait son opinion sur le litige, on a même ajouté que les avis étaient toujours judicieux et qu’on les suivait fréquemment. De ces pourparlers sortit le tarif commun un 20 septembre 1864 qui fût appliqué par tous les fabricants. Les premières maisons Masselin, Pesnel. vendaient au prix du tarif, les autres étaient autorisées à faire une petit escompte sur les prix marqués.

Quant à la fabrication des bandes, elle n’était pas tarifée d’une manière uniforme, les fabricants vendaient selon leur propre référence à chacun. Il y avait la bande A, B, C, D, etc… d’autres avaient le paquet à 5f, à 5f50, à 6 f. Pour avoir tout de même un classement, on avait fini par adopter les termes : bandes, ½ bande, ¾ de bande, bâton etc… mais c’était un peu la bouteille à encre, il y avait même le bâtonner. On allait chez un client lui proposer de la bande à 6f50, il disait c’est impossible, on me fait 5f75, on répondait : « veuillez me faire voir « alors le fabricant répliquait « mais mon pauvre M., on vous a trompé, ce n’est que du ¾ de bande  » etc… Personne n’y comprenait rien. Aussi les fabricants avaient pris l’habitude désigner leurs chaînes aux ouvriers à la campagne, d’après le nombre de fils, au lieu que pour les blancs on donnait un n° de largeur.

Cette époque du second empire me paraît avoir marqué l’apogée de la fabrication du ruban dans le Lieuvin. .

Les fabricants se fournissaient de matières premières dans les régions où les filatures de coton étaient très nombreuses dans les vallées de la Charentonne et de l’Orbiquet. Les cotons très fins pour les rubans de percale jaconas venaient soit de Roubaix, soit d’Angleterre. Les fils de lin provenaient de Lille ou de Barentin. Ils étaient blanchis à Bernay, Brionne ou à Orbec, il y avait même à Cordebugle sur la source de la Baronniére, la blanchisserie de Ledain qui fournissait à beaucoup de rubaniers. Les bâtiments quoique assez délabrés sont encore debout aujourd’hui.

Quelques fabricants de bandes « pur fil « de Saint Aubin de Scellon se fournissaient encore au marché de Giverville. Mais les dernières fileuses à mains disparaissaient devant la concurrence des filatures mécaniques ; Puis les fabricants eux-mêmes installés mécaniquement donnaient leurs fils à bobiner aux ouvrières à domicile. Ce travail accompli, le plus souvent, par les gens âgés ou de jeunes enfants, n’était guère rémunérateur, mais avait l’avantage de donner de l’occupation à un grand nombre de personnes qui auraient été incapables de faire autre chose. Ce travail était fait sur le tramier. Le tramier appartenait toujours aux ouvriers mais les bobines étaient au fabricant. Les bobineuses gagnaient en moyenne 0F80 par jour. Mais le coton était ourdi, c’est à dire rangé en un certain nombre de fils parallèles pour être mis sur le métier. Cette opération était exécutée presque uniquement par les hommes, car elle demande une attention soutenue et une certaine force, leur salaire était environ 3 F par jour. L’ourdissage était toujours fait chez le fabricant et même beaucoup de petits fabricants qui n’avaient pas plus de 20 ou 30 métiers en campagne, ourdissaient eux-mêmes pour être tout à fait sûr de la régularité de cette opération et se rendre parfaitement compte de la qualité des fils employés. La chaîne, ainsi ourdie, était remise à l’ouvrer aux jours de « recette  » ou « pesée « . Cette chaîne n’était pas encollée, le tisserand devait se charger lui-même de cette opération et la faisait à sa guise suivant des procédés empiriques et sa propre expérience personnelle. Le fabricant remettait en même temps à l’ouvrier une certaine quantité de fils plus fins, destinés à faire la trame ou tissure du ruban. On pesait soigneusement la chaîne et la trame, et l’ouvrier devait représenter exactement le poids qui oui avait été remis, déduction faite d’une petite quantité pour le déchet, impossible à éviter entièrement. Certains ouvriers faisaient plus de déchets que d’autres et le fabricant devait se méfier car il y avait beaucoup d’ouvriers possesseurs de plusieurs métiers, qui travaillaient pour plusieurs maisons et certains petits fabricant s ne donnaient pas de trame à leurs rubaniers ou en donnaient insuffisamment moyennant quoi on payait un peu plus cher de façon. Les autres fabricants se trouvaient ainsi lésés et c’était une source de discussions interminables et même de procès. Après avoir encollé sa chaîne, le tisserand la « pelotonnait  » sur des quenouilles et l’accrochait derrière le métier, puis il nouait les fils de la nouvelle chaîne à ceux de l’ancienne et reportait celle-ci au fabricant. En somme, le rubanier avait toujours deux chaînes, une au travail, l’autre en préparation. Le tissage demandait deux semaines au minimum, mais bien souvent l’ouvrier était en même temps agriculteur et il abandonnait son métier pour couper du bois, ou cultiver ses terres, soigner les animaux, etc… les femmes devaient s’occuper des enfants et du ménage. Aussi, en été, les métiers dormaient presque complètement pendant la belle saison. Les rubaniers trouvant un travail plus rémunéré aux foins, aux moissons, puis ramassage des pommes. Bien des fabricants abandonnaient eux aussi complètement leur commerce et quelques-uns uns ne se donnaient même plus la peine de répondre au courrier qui leur parvenait. C’est ainsi qu’un client qui s’impatientait de ne pas recevoir sa commande avait écrit un jour au maire de Saint Aubin de Scellon pour lui demander si la maison Lejuif existait encore parce qu’on ne lui répondait plus à ses réclamations et qu’il était sans nouvelles. Mais c’est justement Monsieur Lejuif, qui était maire,… il mit la lettre dans sa poche et ne reprit ses livraisons qu’après avoir engrangé ses récoltes.

A Thiberville, la recette des chaînes avait lieu le lundi, jour de marché. Il y venait des ouvriers de plus de six kilomètres à la ronde. Ceux qui ne pouvaient pas venir payaient cinq sous à un voisin pour porter leur chaîne et rapporter la nouvelle monture avec le prix de façon.  On mettait la chaîne dans un bissac qu’on portait sur l’épaule ou l’emportait dans une petite voiture à âne. Comme certaines maisons avaient plusieurs centaines d’ouvriers, on peut se rendre compte de la foule qu’il pouvait y avoir ces jours là.

Il y avait également des entrepreneurs qui se chargeaient d’être les intermédiaires entre les fabricants et le rubanier, moyennant une commission prélevée sur le prix de façon. Leur rôle était utile car ils trouvaient au fabricant des ouvriers pour tisser ses chaînes et ils procuraient du travail aux rubaniers. Il y avait en particulier Aubry à Saint Germain la Campagne, pour les rubans blancs, et Hagron à Heudreville pour les bandes. Bien des ouvriers ignoraient pour quel fabricant, ils travaillaient et ne connaissaient que l’entrepreneur, d’autant plus que ce dernier avait soin de distinguer ses chaînes par des numéros ou des initiales, ou des prénoms pour que ses clients ne puissent se retrouver (ex : Sylvadine, bis à crosse).

A Drucourt, les fabricants recevaient les chaînes chez eux mais la Maison Masselin qui venait de s’installer à Bernay avait conservé un dépôt dans la maison où est actuellement l’école des Filles. Le jour de pesée était le mardi, et comme les Masselin avaient peut être 400 métiers en campagne, il venait près de 200 personnes chaque semaine. C’était une grande affaire pour les commerçants de Drucourt. La recette était présidée par Monsieur Théodore Masselin qui était si grand et si maigre qu’on l’avait surnommé « la chandelle des seize  » ; mais quand on était en face de lui, on ne plaisantait plus, car il était d’une nature coléreuse et il s’emportait au point de jeter à la tête des ouvriers les chaînes où il trouvait des défauts de tissage. A Saint aubin de Scellon, la recette était également importante en raison du nombre considérable de métiers que les fabricants de bandes jaunes entretenaient dans toute la région. Près de la gare de Saint Mards de Fresne, la maison Fougy de Bernay recevait chaque semaine les ouvriers de Saint Mards de Fresne et de Saint Germain la campagne pour ses rubans de percale. Enfin à Saint Victor de Chretienville, il y avait aussi une recette pour les rubaniers de la région. Une fois le ruban ainsi reçu, contrôlé et passé, le ruban était payé le prix convenu. Ce prix de façon pouvait représenter environ un salaire de 3 F par jour pour l’ouvrier qui avait fait marché son métier constamment. Mais comme nous l’avons vu, il y avait des arrêts trop fréquents et dans la pratique le gain ne s’élevait qu’à 1 F80 à 2 F par jour. Le métier était la propriété de l’ouvrier, seuls les roues appartenaient au fabricant. Quelques ouvriers trop âgés pour faire marcher leur métier eux-mêmes, le donnaient en location à d’autres, le prix habituel était de 20 à 25 F par mois, selon la nature du métier, son nombre de pièces etc…

Le ruban rentré chez le fabricant devait maintenant être apprêté pour la vente. Chez les fabricants de bande pur fil de Saint Aubin de Scellon et environ, on faisait le pliage accordéon qui était dit :  » tête bègue  » ou  » tête courte  » en pièces de 29 mètres et paquets de 8 pièces. Pour les secondes qualités, on faisait le pliage « crosse  » en pièce de 30 mètres ou quelquefois 24 mètres, et paquets de 12 pièces. Ce pliage « crosse  » a même donné son nom à cette sorte de ruban qui est appelé « crosse bise  »  ou « crosse jaune  » au lieu de dire bande de deuxième qualité. Ces pliages et métrages sont toujours en usage l’heure actuelle. Plusieurs fabricants de bandes jaunes avaient pris l’habitude d’allouer en bloc tous leurs apprêts à un entrepreneur qui se chargeait ensuite de faire plier les rubans suivant la demande. Il était payé un prix convenu par paquet.

Chez les fabricants de retors, on passe les rubans à la calandre pour les déchiffonner, puis ils sont pliés à la main du métrage demandé par le client ; et mis en paquet de douze pièces. Quelquefois le ruban de coton devait être glacé et pour cela on le passait à la calandre à chaud. Cette opération était très délicate, et elle exige, pour être bien réussie, un ouvrier très propre et très minutieux, en particulier les rubans de percale qui sont toujours livrés glacés et qui présentent l’aspect des plus beaux satins requièrent une main d’œuvre spécialement habile. ( Le calandrage à chaud était souvent fait à Thiberville par Monsieur Vauquelin, lui-même). Aussi, les calandrages à chaud étaient ils les plus payés des employés de rubannerie et leur gain était d’environ 3 f 50 par jour, le pliage était souvent fait par des femmes, payées aux pièces, qui se faisaient environ 2 à 2F25 par jour.

Le ruban ainsi apprêté était vendu presque exclusivement à la mercerie de gros à Paris pour les 2/3 et en province pour le restant. Une autre partie de la production était livrée à l’exportation. Elle passait pour la plupart, par l’intermédiaire des commissionnaires exportateurs établis à Paris qui l’expédiaient ensuite en Amérique ou en Orient. La Suisse, l’Italie, la Belgique, l’Espagne étaient également des bons débouchés pour la rubannerie normande, de même l’Algérie était exclusivement fournie par le Lieuvin. Cette époque de la fin du second empire a été extrêmement lucrative pour la rubannerie. Monsieur Le Metayer-Masselin , dans son volume publié en 1870, estimait le bénéfice moyen à 25%, et il était des années de 30% et même 44%.

La vente dans les foires avait à peu près complètement cessé. Quelques maisons vendaient encore un peu à la  » Guibray  » mais ce n’était qu’un petit chiffre. Vingt années plutôt, on aurait même pu trouver quelques fabricants tel que Bory de Bernay, qui allaient encore jusqu’à la foire de Beaucaire.

La guerre de 1870-1871 ne causa pas de dommages dans la région. Le Lieuvin fût occupé par les armées allemandes dans les dernières semaines de la guerre. Les tissages mécaniques continuèrent à fonctionner et de l’avis général des fabricants, ce fût une bonne année commerciale ; mais le traité de paix enlevait l’Alsace-Lorraine qui était un bon débouché pour la rubannerie.

Le nombre de métiers à la main était évalué à 5000. C’est à ce moment que l’on créa les marques de fabrique. La loi est du 23 juin 1857 ; aussitôt les marques furent très goûtées par la clientèle qui y trouvait une garantie de qualité, les petits fabricants n’en eurent pas. On savait a priori qu’on pouvait acheter telle marque en confiance .

Vers cette époque les premiers tissages mécaniques commencent à s’installer. Nous avons parlé de la fabrique de Vincent Conard , installée mécaniquement en 1860 à Drucourt, mais les prix du charbon se mirent à hausser énormément. Depuis le tarif de 1864, les prix du ruban n’avaient fait que baisser d’année en année ; les prix du tarif établis à une époque où la matière première était sensiblement plus chère ne correspondaient plus aux cours. On vendait avec des escomptes de 20 à 35 %, aussi les fabricants ne réunirent ils pour composer un nouveau tarif de base. Il y eut de nombreuses réunions et on eut quelques peines à s’entendre, les uns voulaient maintenir les cours, d’autres étaient désireux de baisser pour s’attirer la clientèle. En outre, les uns disaient « telle largeur me revient plus cher du fait que je la fais sur un métier à 20 pièces, elle n’est plus en proportion avec les autres largeurs « . D’autres pensaient qu’il fallait baisser davantage le prix des petites largeurs ; mais on leur faisait remarquer que les petites largeurs revenaient plus cher au kilo. De tous ces pourparlers sortit le tarif de 1883 dont les prix correspondaient au mieux au cours du jour et sur lesquels on ne faisait qu’un escompte réduit.

En 1883, on comptait 14 tissages mécaniques avec 525 à 550 métiers. En cette année de 1883, l’association normande tînt à Bernay son congrès annuel et parmi les sujets traités par les conférenciers, il y a lieu de citer une étude très complète de la rubannerie dans la région de Bernay à Thiberville, faite par Monsieur Paul Sement, fabricant à Bernay. Je ne puis mieux faire que d’en citer de larges extraits pour bien indiquer la situation de cette industrie en ce moment :

 »  La rubannerie n’emploie pas annuellement moins de 800 à 900 000 kilos de fils de lin et de coton. En 1883, on comptait un total de 5000 métiers. A vingt ans d’intervalle, nous constatons une diminution d’au moins 30% dans le nombre de métiers à main. Cette diminution tient à différentes causes :

  • La première et la plus importante est, à nos yeux, une question de salaire. Quoique les vivres aient augmenté de prix depuis vingt ans, le salaire des ouvriers rubaniers est resté absolument le même. Les fabricants pourront peut-être, comme dernièrement encore, apporter des modifications à leur tarif de main d’œuvre, mais ce seront là de simples remaniements devenus appréciables. Plus d’un fabricant obéissant à un sentiment très louable de philanthropie a, depuis longtemps pensé à améliorer le sort des ouvriers. Mais rien n’a été fait dans ce sens et nous craignons bien qu’aujourd’hui il ne soit trop tard, puisque nous luttons déjà contre des centres rubaniers ayant la main d’œuvre à meilleur marché que nous.
  • La cherté des vivres a eu aussi pour résultat de rendre impossible la continuation des boutiques : on distinguait ainsi la réunion d’un certain nombre de métiers sous la direction d’un maitre-ouvrier, qui prenait des tisserands de pays pour faire marcher ses métiers en même temps qu’il forme des apprentis. Tous ces ouvriers étaient nourris par le maître, qui leur assurait tant par jour ou une somme fixe à recevoir par chaîne fabriquée. Certaines de ces boutiques comptaient jusqu’à quinze métiers ; mais de pareilles agglomérations ont, depuis longtemps disparus. Il est rare aujourd’hui de rencontrer des boutiques de trois, quatre et cinq métiers. Celles de deux sont de beaucoup, plus nombreuses, mais alors ce ne sont plus des ouvriers du dehors qui font marcher les métiers, mais bien les membres de la même famille, le père, la mère ou les enfants.
  • La diminution du nombre d’ouvriers à la main coïncide d’ailleurs avec un fait d’une extrême gravité, la dépopulation de nos campagnes. Les jeunes gens, garçons comme filles, se sentent attirés par la ville et préfèrent se mettre en condition. Il se fait moins d’apprentis. Combien abandonnent leur métier en même temps que leur village ? … Il y aurait là matière très sérieuse, mais dépassant assurément le cadre de notre travail. Nous nous bornerons donc à signaler ce fait d’ailleurs incontestable, à savoir que, depuis vingt ans, notre pays rubanier a perdu un grand nombre de ses habitants.
  • Le dernier motif de la diminution du travail à la main est l’importance croissante du tissage mécanique, obligé de recruter presque tous les ouvriers parmi les tisserands à la main.

Bien que les diverses causes que nous venons d’énumérer aient amené une diminution très notable dans le nombre d’ouvriers dans la campagne, nous comptons encore aujourd’hui 3500 métiers et pouvons dire, hardiment que, sur tout le ruban fabriqué, plus de la moitié se fait encore à la main.

Ces 3500 métiers occupent avec les tramerons 5000 à 5500 personnes. Les tisserands sont peu nombreux à Bernay même et aux environs et le grand centre rubanier est resté à Drucourt ; viennent ensuite Thiberville, Marolles, Le Planquay, Courtonne, Saint Mards, Saint Germain la Campagne, Plainville, Saint Jean du Thennay, Saint Victor de Chretienville, Saint Vincent du Boulay etc… pour les rubans blancs, les jaunes se font à Saint Aubin de Scellon, Bournainville, Heudreville et Lieurey ; Les percales plutôt à Saint Mards et Saint Germain.

Tissages mécaniques : Si le nombre de tisserands à la main a diminué dans une forte proportion, le tissage mécanique a fait de grand progrès depuis 20 ans. En 1863, il n’y avait que trois tissages avec 200 métiers, aujourd’hui nous ne comptons pas moins de 525 à 550 métiers mécaniques répartis dans 14 établissements. C’est donc là une augmentation très sérieuse. Dans le principe, l’établissement du tissage mécanique à eu surtout pour but de parer au grand inconvénient du travail à la main qui a le défaut de régularité dans les rentrées. Pendant l’été, il ne se fait presque pas de ruban. Or, les facilités de communications ouvertes par les chemins de fer, ont amené une véritable transformation dans la vente de nos articles. Au lieu de remettre à l’avance de grosses commissions, nos clients préféreront maintenant faire plusieurs rassortiments moins importants, mais à envoyer de suite, le temps fait donc défaut pour mettre en fabrication et le tissage à la main demande d’un mois à 6 semaines pour rendre une chaîne fabriquée ; alors que le métier mécanique peut livrer la marchandise en dix ou 15 jours. De là s’est imposée la nécessité de créer des tissages mécaniques pour suppléer à l’insuffisance des métiers à la main, surtout pendant l’été.

En outre des tisserands proprement dits qui font marcher un grand métier ou deux petits métiers, un tissage mécanique doit faire encoller ses chaînes : c’est le rôle des colleurs, c ‘est un ouvrage dévolu à des hommes. Le tramage est fait par des femmes ou des enfants sur des trameries mécaniques. Les tisserands, colleurs et trameurs des 14 tissages mécaniques peuvent former un total de 60 à 65 ouvriers. Le salaire moyen d’un tisserand est à 2f 25 à 3 f ; d’un colleur de 3 à 4 f, d’une trameuse de 2 à 2f 25.

Sur les 14 tissages mécaniques trois marchent exclusivement par l’eau, deux actionnées par l’eau et la vapeur, neuf autres enfin n’ont qu’un moteur à vapeur. Les métiers mécaniques ne demandent que peu de force motrice.

Comparaison des deux sortes de travail : Le tissage à la main présente, comme nous l’avons dit, un très grave inconvénient, celui de ne pouvoir, à un moment donné, produire en quantité suffisante. Par contre, le fabricant, en présence d’un stock qu’il juge trop considérable à la faculté de diminuer sa production du jour au lendemain ; les tisserands peuvent alors trouver de l’ouvrage au dehors et mettre plus de temps à rapporter leurs chaînes. Mais ce système ne saurait être suivi pour le tissage mécanique, sous peine de voir augmenter les frais généraux ; car si le salaire de l’ouvrier du tissage mécanique est généralement la moitié du prix de façon de la campagne, l’autre moitié se trouve absorbée par le collage, le tramage, et les frais généraux qui ne peuvent diminuer qu’en raison même de la production. Quoique généralement, le tissage mécanique ne permette pas d’établir à meilleur compte, en dehors de la question de mise de fonds et d’intérêt, il offre plusieurs avantages incontestables : déchet moindre au travail, surveillance du tramage, plus grande régularité dans le ruban en cours de fabrication. Ajoutons que les genres dits de fantaisie ne peuvent, pour la plupart, se faire d’une manière pratique que les métiers mécaniques.

Si le nombre de tissages et de métiers a beaucoup augmenté depuis 1863, nous devons constater que, pendant cette période vingt ans, il a été apprêté peu de changement à l’outillage. La plupart des métiers mécaniques ont été construits dans le pays même, au Planquay.

La chaîne rentre fabriquée du tissage mécanique ou rapportée par l’ouvrier à la main, il faut maintenant apprécier le ruban pour la vente.

L’outillage des apprêts se compose exclusivement du cylindre à froid de la calandre à chaud, ces machines à plier et rouler, enfin des presses (presses à vis, presse hydraulique). L’opération la plus délicate est assurément celle du calandrage à chaud ou glaçage pour les rubans de cotons blancs et teints et les percales.

La plupart des ouvriers employés aux apprêts (cousage, pliage, roulage, empaquetage, enveloppage) sont payés aux pièces et leur salaire moyen peut s’élever à 2 f 25, quant aux cylindreurs, ils sont payés à la journée 3 f 50 à 4 F.

Du commerce des rubans : Le paquet de ruban apprêté rentre maintenant au magasin où il est marqué de son numéro, de son métrage. Il est enfin revêtu de sa marque, véritable signature du fabricant. Notons ici, que la marque joue un très grand rôle dans la vente de nos articles.

La valeur totale des produits de notre industrie était, il y a 20 ans, évalué à 5 millions et demi de francs. Aujourd’hui, nous ne dépassons guère quatre millions et demi, bien que la production n’ait pas diminué, la perte d’un million s’explique par la baisse des matières premières et par suite, du ruban.

Sur le chiffre de quatre millions et demi, les rubans blancs peuvent compter pour près de 2/3, la percale seulement pour 7 à 8 %, le reste appartient aux fabricants de bis et de jaunes et au retors fil bleu.

De l’avenir de notre fabrication : Si nos rubans constituent un article de première nécessité, la consommation est loin d’en augmenter, la disparition de la crinoline, par exemple, a fait perdre à nos rubans un grand débouché.

D’un autre coté, il faut bien le reconnaître, notre pays n’a plus comme il y a vingt ans, le monopole presque exclusif de la fabrication des rubans. En Normandie même, il se fabrique des tirants et des sergés à la Ferté-Macé, des chevillières rousses à Ambert, (Puy de Dôme). Nîmes (Gard) écoule ses sergés dans le midi de la France. Comines, enfin dans le département du Nord, qui faisait les bolducs et les sergés à corset commence à fabriquer certains de nos articles sergés ordinaires(percale…). N’oublions pas non plus que la guerre funeste de 1870 nous a enlevé l’Alsace-Lorraine et rétréci notre marché intérieur. Strasbourg, Metz, Colmar sont maintenant tributaires de l’industrie allemande.

Une autre branche de notre commerce, beaucoup moins importante d’ailleurs, l’exportation, est encore plus gravement atteinte. Si nous alimentons l’Algérie, la Tunisie et quelques places du Levant, la Belgique, la Suisse, l’Italie nous demandent moins de ruban que par le passé. L’Espagne qui offrait à nos produits un débouché sérieux a monté des fabriques et protégé son industrie par des droits pour ainsi dire prohibitifs. Notre exportation directe a donc sensiblement diminué ; partout aujourd’hui, comme les maisons d’exportation de Paris, nous rencontrons une concurrence redoutable : celle de l’Allemagne. Les fabriques de Bermen et d’Elberfeld inondent de leurs produits les pays voisins ( Belgique, Suisse, etc…)

Bien que notre exportation directe et indirecte n’ait jamais offert à nos produits un débouché d’une importance considérable, il nous paraît cependant regrettable de constater aujourd’hui une diminution sensible dans le chiffre de nos envois à l’étranger, en même temps que l’Allemagne prend de jour en jour une place prépondérante et finira peut être par inonder de ses produits notre propre marché « 

Cette dernière perspective n’était pas illusoire, car au début du XX iéme siècle, des maisons de mercerie en gros de Paris achetaient en Allemagne des quantités non négligeables de rubans de coton. Quant au fil et coton, il est toujours resté l’apanage de la Normandie et le lin, surtout le lin blanc, l’aristocratie de la fabrication fait par les ouvriers les plus habiles et seulement dans les maisons bien outillées. Les principaux fabricants de rubans de pur fil blanc étaient Masselin Lecuyer et de Fougy. Les fabricants se firent une lutte de tarif intense, escompte de caisse, franco. Quelques maisons ne purent y résister et durent fermer définitivement leurs portes, entr’autre M. Sément, l’auteur de l’étude que nous venons de citer. En même temps, les cours de la main d’œuvre avaient tendance à fléchir, car plus la matière baissait, plus le prix de la main d’œuvre entrait pour une forte proportion dans le prix de vente. Il en était de même d’une façon générale dans toute la France et pour tous les genres d’industries, de commerce et même pour l’agriculture. On voyait dans les meilleurs terrains du Lieuvin, les fermes ne pas trouver de locataires pendant plusieurs années ; alors qu’à Thiberville, vers 1865 l’hectare s’était vendu 15 à 20 000 F et que les fermages de 1000 F l’hectare n’étaient pas rares.

C’est également vers cette époque que Ardouin Dumazet dans son voyage à travers la France, cite des ouvriers vanniers dans la Thièrache dont le salaire quotidien était de 0 F 50 à 0 F70 pour 12 heures de travail. L’agriculture sortit de cette situation déplorable grâce à la fixation de droits de douane sur l’importation des blés, et de tarifs protecteurs. Il ne pouvait guère en être de même pour l’industrie qui se serait vue appliquer par les autres nations des mesures de représailles. Bien au contraire les droits sur l’importation des rubans avaient plutôt baissé depuis 20 ans. Les mêmes causes que signalait le rapport de M.Sément continuaient de faire sentir leurs effets. Aussi, le nombre de métiers à la main diminuait de jour en jour à un rythme accéléré. Les fabricants à la mécanique ne faisaient aucun effort pour soutenir les métiers en campagne. Bien souvent, on ne leur donnait que des matières inférieures et le fabricant ne se souciait guère d’avoir en plus de son tissage qui réclamait tous ses soins et toute son attention une fabrication extérieure dont le rendement était plutôt aléatoire et sur l’exactitude de laquelle on ne pouvait jamais compter.

Par suite de la mécanisation des procédés de culture et de fabrication pour le coton et de l’introduction des lins russes ou exotiques, les cours ne faisaient que baisser d’année en année. Quant aux salaires, ils étaient restés très sensiblement les mêmes que ceux cités dans le rapport de 1883. En même temps, la consommation de ruban diminuait insensiblement mais d’une façon continuelle et progressive. On ne s’en apercevait pas beaucoup pour la raison que les dernières maisons qui faisaient travailler exclusivement à la main cessaient les unes après les autres et de la sorte, le tissage mécanique continuait à être à peu près normalement approvisionné, même quelques tissages mécaniques durent fermer tel que Barbey à Drucourt. Aussi vers 1900, on était loin des 800 à 900 000 kilos de 1883 et je crois qu’on peut évaluer plus exactement. Kilos le poids total traité alors par la rubannerie du Lieuvin. Après 1900, la situation du commerce redevint un peu plus favorable. Les prix se relevèrent à un taux un peu meilleur et permirent un certain relèvement des salaires. Les fabricants en profitèrent pour remanier leur tarif de base qui parut en juin 1904. Il ne comportait que des modifications de détail sur celui de 1882.

En 1905, fût crée la ligne de chemin de fer de Bernay à Cormeilles qui permet de recevoir plus facilement le charbon et les matières premières et d’expédier plus facilement les rubans. Auparavant on devait aller chercher le charbon à Saint Mards de Fresne à 8 kms et y faire toutes les livraisons.

Les années 1909 à 1913 furent marquées par une sérieuse diminution des ventes. Pour remédier à cette situation qui paraissait devenir inquiétante, un essai de syndicat de fabricants fut traité en 1911-1912 afin d’empêcher les prix de vente de s’avilir et les maintenir à un niveau rémunérateur. Ce syndicat groupait les maisons normandes et celles de Comines ; on s’engageait à vendre tous au même tarif et pour la garantie de l’engagement, on avait accepté de faire vérifier ses livres de factures par un gérant de sociétés M.Ernoult Taffin, de Roubaix. De plus le fabricant qui avait augmenté son chiffre de ventes dans de fortes proportions devait une ristourne à ceux dont le chiffre avait diminué. Cette entente fût signée en Normandie par toutes les maisons sauf H. de Mougy à Orbec, d’esprit plus individualiste et ennemi par principe de toutes sortes d’entente. Ce syndicat était excellent en principe et ses débuts donnèrent de grands espoirs, car on avait fixé les tarifs assez hauts, mais au bout de huit à dix mois, il fallut déchanter. Plusieurs clients importants n’acceptèrent pas de payer les mêmes cours que les petits acheteurs. Alors pour les conserver et leur donner satisfaction, quelques fabricants imaginèrent de remettre en sous main un chèque représentant un escompte supplémentaire sur le tarif ou d’autres livrèrent 103 paquets pour ne facturer seulement 100. De plus cette fixation uniforme des prix de vente favorisait les fabricants de qualités inférieures et menait ainsi indirectement à une baisse de qualité. La maison de Fougy qui était restée libre de fixer ses prix et qui produisait à meilleur compte en raison de sa force motrice hydraulique, peut offrir ses rubans moins cher que les syndiqués et vit bientôt ses commandes lui affluer. Il était à ce moment surchargé de commandes et pouvait à peine satisfaire les demandes tout en marchant à plein. Tandis que les fabricants associés voyaient avec inquiétude la production dépasser la consommation et les stocks s’accumuler dans des proportions qui pouvaient devenir dangereuses. Les petits fabricants, surtout, étaient inquiets, aussi cinq ou six d’entre eux décidèrent de rompre l’entente de 1913 et de reprendre leur liberté de tarification. Après la guerre éclata le 2 août 1914. Toutes les ventes cessèrent immédiatement, le gouvernement ayant déclaré le moratoire et le cours forcé des billets de banque. Quelques fabriques continuèrent à tourner pendant le mois d’août mais toutes fermèrent complètement au début septembre jusqu’en octobre. Elles étaient pour la plupart désorganisées par le grand nombre de mobilisés, en particulier chez Masselin qui avait des monteurs allemands. A ce moment, la ligne de front s’était stabilisée, on commença à comprendre que les hostilités devaient durer plus longtemps qu’on aurait cru, et des besoins se faisaient sentir, d’autant plus que la région de Comines étant envahie par l’ennemi, ne pouvait plus alimenter le marché. On commençât à recevoir quelques ordres et les affaires peu à peu reprirent une allure normale. Au début, il fût assez facile de satisfaire la demande, les stocks accumulés depuis plusieurs années s’enlevaient assez rapidement. Vers les débuts de 1915 ; les besoins immenses de l’armée enlevèrent tout ce qui pouvait rester d’autant plus que la production était assez faible, en raison du nombre de mobilisés. Peu à peu, des rubaniers de Comines et des belges d’Ypres vinrent renforcer les effectifs. La fabrication connut alors une énorme intensité et cela pendant 4 ans. Les fabriques fonctionnèrent à plein rendement pour les besoins de la défense et des armées, et aussi pour la consommation intérieure. L’Armée accorda le retour de quelques spécialistes des classes anciennes. La durée de travail fut portée à 6 jours de 11 heures. Quelques tissages eurent même comme Masselin, à Bernay, une double équipe de jour et de nuit. Devant les difficultés énormes pour obtenir du charbon, l’intendance dut se charger d’en fournir aux industriels de même que les produits tinctoriaux qui avaient été réquisitionnés. Les stocks même d’articles défectueux et peu courants, fonds de magasins, s’enlevèrent petit à petit, et vers la fin des hostilités, on peu dire que les magasins étaient complètement vides chez tous les fabricants, bien que toutes les usines aient fait marcher tous leurs métiers au maximum de leur capacité. De cette époque date la grande prépondérance de la main d’œuvre féminine. On doit rendre cette justice aux fabricants normands, qu’ils n’abusèrent pas de la situation exceptionnelle causée par la guerre pour demander à leurs clients des prix excessifs. A la fin des hostilités toutes les commandes de l’armée cessèrent immédiatement. En outre, la clientèle civile qui avait souvent commandé plus que de besoin dans la crainte de manquer de marchandises dut se liquider des stocks ; de sorte que la fabrication de rubans manqua de commandes en 1920. Vers ce moment, les ouvriers belges du Nord rentrèrent chez eux. Mais peu après par suite de la diminution de valeur de la monnaie, il se produisit une hausse générale des marchandises. Cette hausse coïncidait avec la reconstruction des régions dévastées, en même temps que dans le monde entier, tous les commerces jouissent d’une remarquable prospérité, et que la demande s’accroissait d’année en année aussi bien à l’intérieur qu’à l’exportation. Les ventes étaient importantes en Amérique centrale et du sud, Algérie, Italie, Espagne, un peu aux Etats Unis et Pologne. Cette situation favorable dura jusqu’en 1929. A cette époque, la crise mondiale n’épargne pas la rubannerie normande. Les exportations qui constituaient pour certaines maisons un débouché très important furent presque totalement taries. La consommation intérieure diminue dans des proportions à peine croyables, la concurrence acharnée amena des baisses de prix au point que les prix cessèrent d’être rémunérateurs. Le commerce voulant attirer l’acheteur par des prix de plus en plus réduits s’imagina de vendre des coupons ou de créer des établissements appelés  » Monoprix  » dans lesquels on vend à bas prix des rubans très défectueux qui détournent plutôt l’acheteur de nos articles et l’engagent à utiliser des bandes découpées dans des étoffes. Depuis la guerre, la mercerie en gros a cessé d’être le grand débouché de la rubannerie du Lieuvin. L’industrie de la confection, le corset, la ganterie, l’automobile, les moteurs électriques consomment une grosse proportion de ruban. Enfin depuis quelques années, le réarmement intensif a fourni du travail pour les besoins militaires et a contribué à entretenir une certaine activité dans les usines. Néanmoins à l’heure actuelle (1938), la plupart marchent avec un effectif réduit et des heures de travail réduites.

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