Les évènements de 1832

Il y a 170 ANS … 1832

Un mouvement ouvrier à Drucourt.

Avertissement au lecteur:

Nous rappelons qu’à cette époque, le contexte social, bien entendu était différent d’aujourd’hui, seul le dimanche et les fêtes religieuses étaient chômés, le travail était payé à la tâche. L’industrie et le commerce n’avaient guère de structure, le risque d’entreprise pesait exclusivement sur le fabricant qui engageait souvent sa fortune personnelle ,l’économie était basée sur la seule règle de la concurrence. L’Etat était le garant de l’ordre établi excluant toute intervention économique.

Le contexte économique:

Pierre Vincent Conard réorganisa le travail des rubaniers en 1826 par la création d’une fabrique .En effet les rubaniers travaillaient à domicile et de plus leur travail était souvent complémentaire aux travaux des champs ou de l’élevage , de ce fait le fabriquant ne pouvait contrôler et adapter sa production aux carnets de commande . Le rubanier tend désormais à travailler de façon consécutive et suivie dans un local , de ce changement profond, il perd de sa liberté mais il trouve une rémunération de son travail régulière et en rapport avec la quantité d’ouvrage qu’il génère. Lentement, une société nouvelle se créée , les fondements de ce l’on appellera ,une décennie après , une usine, un ouvrier, un industriel sont plantés à Drucourt.

En 1832 notre région comportait 2 600 rubaniers dont 1 600 dans le canton de Thiberville et 1 000 dans le canton de Bernay. Ces ouvriers sont employés par 19 manufacturiers dont 8 habitent Drucourt, ce bourg concentre à lui seul 1 000 rubaniers.

Avant la révolution de juillet 1830, les rubaniers gagnaient 1 fr. 25 par pièce de 30 aunes de rubans. Depuis cette époque, et vu la langueur du commerce, Messieurs Pesnel Frères abaissèrent le prix à 1 fr. qui est la norme payée par l’ensemble des fabricants.

En janvier, 1832, Mrs Pesnel réduisirent encore le prix à 0 fr. 90, prix modique appliqué avec détermination ce qui engendre des murmures mais ne suscite pas encore de mouvements profonds et organisés chez les rubaniers.

Dimanche 26 février 1832.

Lors de l’arrivée des rubaniers sur le marché de Drucourt pour livrer leurs marchandises, le nouveau prix de 0 fr. 90 présenté par M. Pesnel « le jeune » qui assiste en personne aux paiements des ouvriers, créée un mouvement de mécontentement, des attroupements se forment, les discussions s’enveniment dans les cafés où l’alcool aidant les mots et les menaces prennent rapidement le pas sur le raisonnement. L’attroupement se resserre autour de Pesnel, menacé de mauvais traitements, affolé, il se dégage avec la promesse de payer 1 fr. 25. Heureux de l’obtention de ce prix, les manifestants annoncent la nouvelle à qui vent l’entendre , cela se propage dans tout le bourg et chez tous les rubaniers. Ce que la force a obtenu d’un seul fabricant, tous les autres ouvriers veulent l’avoir des autres manufacturiers, on profère des menaces d’incendie, et de meurtres …

Rapidement, la nouvelle se propageant, l’attroupement du matin devient un rassemblement . Le maire de Drucourt, Pierre Vincent Conard, également fabricant intervient. Peu à peu , le mouvement

tend à l’émeute Un dénommé Louis COLETTE, jeune homme réputé fort et audacieux,menace le maire de lui enfoncer son couteau dans le ventre et de brûler sa fabrique. Il tente de fendre à plusieurs reprises la foule dans l’intention de se précipiter sur le maire.

Vincent CONARD possède la plus importante fabrique, il est extrêmement industrieux et s’est fortement endetté , c’est la première fois qu’il est confronté à un tel mouvement. Cela étant, c’est un homme qui sait prendre ses responsabilités, hardi commerçant, prudent en politique, c’est un homme brillant et entreprenant…Il veut comprendre avec exactitude les motifs de mécontentements et expliquer la position des fabricants qu’il représente.

Il fait entendre aux attroupés que des prix par trop élevés ne seront pas de leurs intérêts ainsi que du sien afin de pouvoir soutenir la concurrence avec les fabriques voisines. Ce discours ; basé sur la communauté d’interêt où il explicite que si la misère guette le rubanier elle sera précédée par la ruine du manufacturier ; permet de calmer les plus ardents . Le calme revenu, le ton plus ferme et aguerri , Vincent Conard ( photo ci-dessous) promet de rétablir à partir du 1er mars le prix de 1 fr. 25 à condition et sous réserves que tous ces confrères de la région en fassent autant.

Il est tard, la nuit arrive, les esprits « chauffés » promettent de revenir à la charge dimanche prochain accord ou pas

Mardi 28 février 1832.

Des esprits turbulents indiquent que dans la région de Drucourt l’on prépare les triques (des gros bâtons) et répandent des cris alarmants.

Les fabricants sont très inquiets et anxieux, M Conard distribue 10 fusils reçus de la sous-préfecture, inventorie les propriétaires possesseurs d’armes et organise une veille des fabriques et des propriétés sujettes à menaces.

Mercredi 29 février 1832.

Le sous-préfet de Bernay avise le préfet de l’Eure de l’émeute et des inquiétudes du chef des fabricants M Vincent Conard, et envoie à ce dernier 30 fusils supplémentaires.

Jeudi I er mars 1832:

Rencontre à la sous-préfecture de Bernay, sont présents M Vincent Conard, le sous-préfet Louis Dubois, M Noël, lieutenant de gendarmerie, M le procureur du Roy, des fabricants de Drucourt. Louis Dubois adjure les fabricants à créer une entente de prix entre eux afin d’assurer un retour au calme. Par ailleurs il confirme qu’il détache de Bernay 100 gardes nationaux pour surveiller le prochain marché.

Le préfet décide d’envoyer une compagnie d’infanterie du 61 iéme de Ligne de la garnison d’Evreux ainsi que 300 cartouches à balle et ce en concertation avec le général-commandant le département de l’Eure.

Vendredi 2 mars 1832.

Départ du 61 iéme de ligne d’Evreux pour Bernay, le préfet valide sa décision auprès du ministère de l’Intérieur et du ministère des Travaux Publics au motif de fomentation dangereuse d’ouvriers dans la commune de Drucourt.

Samedi 3 mars 1832.

Louis Dubois rencontre les fabricants qui après s’être concertés accepte de revenir au prix de 1830, il met ces derniers au courant des dispositifs militaires et judiciaires et prie qu’il n’y aura pas d’effusion de sang, mais que dans tous les cas, Force restera Loi.

Les cartouches envoyées sur ordre du préfet de l’Eure arrivent à Bernay. Le lieutenant de gendarmerie Noël à Bernay, reçoit les instructions du sous-préfet. Dans la soirée, arrivée du 61 iéme de Ligne à Bernay.

10 Heures du soir:

le sous-préfet sur l’information que des rassemblements hostiles auront lieu à Drucourt décide de se transporter lui-même demain sur les lieux.

Dimanche 4 mars 1832.

À Bernay, des vivres et provisions sont distribuées aux 72 hommes de la compagnie du 61 iéme régiment de Ligne et ce pour 3 jours.

À 5 heures du matin:

6 Gendarmes, sur les ordres du sous-préfet de Bernay Louis DUBOIS pénètrent dans DRUCOURT et investissent une auberge près de la place publique.

Le lieutenant de gendarmerie Noël prévoit l’envoi d’estafettes au sous-préfet par deux chemins différents en cas d’événements.

Les gardes nationaux et les pompiers de Thiberville auxquels sont affectés des fusils sont réquisitionnés.

Des hommes sûrs, couverts de leur blouse champêtre paraissant aller à leurs affaires comme les autres paysans étaient établis sur divers points avec ordre de rapporter à Drucourt le résultat de leurs observations (attroupements, troupes menaçantes, meneurs….)

Les prisons de Bernay sont préparées pour détenir d’éventuels cabaleurs en cas d’arrestations sur Drucourt.

À 6 heures,

départ de Bernay du sous-préfet Louis Dubois. Néanmoins, à Bernay, les cartouches sont distribuées aux 100 gardes nationaux mais avec ordre de ne pas charger leurs armes et de les ramener à la Mairie mardi prochain, la compagnie de Sapeurs Pompiers est réquisitionnée pour « un exercice » par crainte d’un soulèvement ouvrier pour soutenir le mouvement de Drucourt.

Avant 8 heures,

arrivée du sous-préfet à Drucourt, et de la compagnie militaire du 61 iéme régiment de Ligne commandée par le capitaine FOURNEL.

La réception du travail et le paiement s’opèrent sans troubles. La disposition de remettre les prix de 1830 en vigueur paraît avoir apaisé les esprits ainsi que la présence de la force armée.

À 9 heures:

Sur la place publique, M Vincent CONARD, maire de Drucourt, le Commandant de la Garde Nationale de Drucourt, ( revêtu de son uniforme), le sous-préfet, effectuent la revue de la Force armée qui s’est développée et a fait ranger un grand nombre d’ouvriers et de paysans sur cette place. Il semble qu’il y ait dans cette foule plus de curieux que de fauteurs de troubles.

Le sous-préfet harangue la foule:

« Je ne vous cacherais pas que ma mission est toute pacifique mais que s’il s’élevait quelque trouble, je ferais usage des moyens de répression que la loi et l’autorité supérieure ont mis à ma disposition, et que, jamais, je ne négligerais rien pour faire respecter les personnes et les propriétés, qu’à la plus légère apparence de rassemblements et d’émeutes, je m’y porterais avec une force imposante et que les cabaleurs seraient traduits devant la cour d’assises; qu’au surplus, grâce à la bienveillance et à l’humanité des fabricants, les anciens prix avaient été rétablis et que par conséquent, il n’y avait pas de prétexte à la moindre réclamation…. »

Dans cette atmosphère oppressante, un cri. « On est foutu »…Des gardes se précipitent, mais il est impossible dans la foule de cerner un comportement coupable.

Dans les cabarets, quelques murmures et des mots couverts, provenant de quelques individus semblant mal disposé vis-à-vis du discours entendu, sont signalés.

Des individus armés de gros bâtons s’étaient mis en observation, mais ne pouvant former de groupes, se dispersent à l’aspect de la gendarmerie.

Une rapide enquête est menée pour trouver des témoins sur les menaces proférées par Colette, à défaut de preuves, un gendarme est attaché aux déplacements et à la surveillance de Louis Colette. Ce dernier rencontrant un de ces camarades profère ensemble des propos qui les mettent immédiatement en état d’arrestation et sont conduits à la prison de Bernay. Le substitut du procureur qui procède à l’interpellation entend: « Il faut que les ouvriers soient bien lâches de laisser ainsi arrêter les camarades », le substitut tente de repérer les caboteurs, mais ils se perdent dans la foule.

Une section de la compagnie 61 iéme de Ligne est détachée à Thiberville pour prévenir d’éventuels troubles. Des gendarmes sont répartis devant les fabriques et dans des maisons rapprochées pour intervenir rapidement. La commune semble être en état de siège.

Départ du sous-préfet de Drucourt vers Bernay.

20 heures :

retour de la gendarmerie à Bernay en provenance de Drucourt.

Lundi 5 mars 1832.

Trois heures du matin:

la gendarmerie repart de Bernay vers Thiberville.

Cinq heures du matin:

Un nouveau détachement de 114 hommes de la garde Nationale part de Bernay vers Thiberville la compagnie du 61 iéme de ligne se déplace et occupe Thiberville toute la journée.

Mardi 6 mars 1832.

La compagnie du 61 iéme de Ligne quitte Thiberville pour Bernay.

Le ministre des Travaux Publics se félicite auprès de son confrère de l’Intérieur de la réussite de l’opération, signalant l’arrestation de deux ouvriers qui ont montré de mauvaises dispositions et tenu des propos injurieux. Il signale entre autres que cette classe d’ouvriers rubaniers est assez dangereuse, elle se compose d’ouvriers nomades qui sont renvoyés des ateliers des diverses industries et prennent comme ressources des métiers à rubans parce que ce travail est facile à apprendre.

Mercredi 7 mars 1832.

Le 61 iéme de ligne quitte Bernay par la route de Beaumont-le-Roger, en direction d’Evreux.

Le sous-préfet indique que Louis Colette est le véritable chef de l’émeute. Le procureur du Roy examine sa conduite.

Vendredi 9 mars 1832.

Le canton de Thiberville semble rentré dans l’ordre, Louis DUBOIS, sous préfet, indique entre autres que « le rétablissement de l’ancien prix est le meilleur garant dorénavant du maintien de l’ordre et de la paix. Ce prix n’est pas nuisible aux intérêts des fabricants et peut, seul, mettre les ouvriers à porter de subsister. » Louis Colette est toujours interrogé par le procureur du Roy qui espère parvenir à découvrir d’autres brouillons qui excitaient le mouvement et se dérobaient aux regards.

En conclusion, le sous-préfet indique: « C’est une affaire terminée, tout va bien et ira bien. »

Samedi 10 mars 1832:

Paris. Le président du Conseil et ministre d’état de l’Intérieur félicite le préfet pour son action, le comportement des militaires et de la garde nationale exemplaire dans cette affaire délicate. Il regrette que les fabricants, en consentant à revenir aux anciens prix dont la baisse avait été à l’origine de ce mouvement aient paru faire à la sédition une concession qui peut avoir ses dangers. Il se félicite que l’Autorité soit restée entièrement étrangère à cette convention.

Dimanche 11 mars 1832:

la tranquillité est revenue à Drucourt, le marché hebdomadaire des ouvriers s’est déroulé dans le calme.

Lundi 12 mars 1832:

Des quatre individus qui ont été arrêtés comme provocateurs d’émeutes, un seul a été mis en liberté par le procureur du Roy. La justice instruit contre Louis Colette, Boisgueroult et sa fille.

7 Mai 1832.

Louis COLETTE, est condamné par le tribunal de Bernay à 1 an de prison ferme et à 5 années de surveillance sur le motif de « chef ou moteur de coalition d’ouvriers ».

Les commentaires des autorités seront que « cette condamnation est considérée comme juste et ne pouvant que produire un salutaire effet sur l’esprit des ouvriers malveillants, heureusement peu nombreux et que le déploiement des forces répressives lors du 4 mars a contenu dans le devoir et intimidés ».

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