Drucourt : la guerre de cent ans

Nous aborderons dans cet exposé la période communément appelée guerre de Cent ans. Ces cent années sont en fait, dominées par trois principaux facteurs :

– des guerres épisodiques mais brutales, dévastatrices, dans une tension latente avec des renversements incessants d’alliance

-la mort omniprésente par le fer des soldats ou par la peste….

-la misère incontournable avec son cortège de fléaux : inflation, chômage, famine, pillage…..

Droecort relevait , en ce qui concerne le pouvoir temporel de la sergenterie de Bernay, sise dans la vicomté d’Orbec relevant de l’assiette du comté de Beaumont le Roger….Nos ancêtres subissaient la politique des comtes de Beaumont qui furent : Robert d’Artois, Philippe de Valois, Charles d’Evreux dit de Navarre…..

Robert d’Artois : de 1320 à 1332 , ce seigneur n’attacha guère d’importance à son Comté de Beaumont et qui plus est à Orbec et ses environs. Pratiquant une politique machiavélique à l’égard de son suzerain le Roy de France, il devînt criminel et dût se réfugier à l’étranger auprès d’ Edouard  III d’Angleterre …Le 19 Mars 1332, ses biens furent confisqués et entrèrent dans le domaine royal.

le Domaine Royal :   de 1332 à 1344 furent des années de paix et de prospérité… l’industrie se développe autour de notre paroisse notamment grâce au drap….Le « marbré » de Louviers est à la mode….Dans les milieux bourgeois, les « noirs », les « brunettes » les « rayés », les « gris » de Bernay, d’Evreux, de Pont de l’Arche, Falaise font fureur….Nous cultivons la dragée et la vesce, la robette, les blés noirs (sarrasin) …Mais le 1 novembre 1337, l’Angleterre jeta le gant du défi , revendiquant la France dans son apanage ……

Philippe de Valois : comte de Beaumont de 1344 à 1354, fils du roi Philippe VI et de Jeanne de Bourgogne…. reçu donation de notre région… Immédiatement , des pressions fiscales s’abattent sur notre région en contradiction avec la charte aux Normands qui garantissait jusqu’alors des principes économiques négociés. Mais il fallait financer un effort de guerre…..Cette guerre fut larvée, faite de raids, d’expéditions, d’occupation sporadique où l’on rançonnait les seigneurs pour se faire de l’argent et l’on massacrait la piétaille.  La première attaque qui nous atteignit fût la chevauchée anglaise d’Edouard III , débarquée à St Vaast la Hougue ( Cotentin)le 12 juillet 1346. Cet ost anglais  de 15000 hommes , mené par son Roy et Godefroy d’Harcourt va incendier, piller Carentan, Valognes le 14 juillet, St Lô le 16, Caen le 26, Lisieux le 3 août , L’Aigle et le Merlerault brûlent…..D’autant que les anglais refusant toutes conciliations et toutes suppliques du pape, renoncent aux règles en vigueur de la chevalerie pour pratiquer un combat basé sur la destruction et la terreur, le tout avec rapidité et efficacité ; la torture et le viol étant une mise en condition pour faire céder les prochaines villes. Les règles courtoises des romans de chevalerie de la Table Ronde sont bien loin , les idéaux des croisés sont évanouis …Cette cruelle chevauchée saignait de part en part la Normandie et traversa notre région pour connaître une issue victorieuse à Crecy , tombeau de la chevalerie française. Drucourt , fût traversé sans aucun doute par les différentes soldatesques, française ou anglaise, le pillage étant de mise, nos seigneurs ayant sans doute rejoint leurs postes à la défense de  Beaumont le Roger ou Courtonne… La qualité de nos mottes n’offrant que peu de sécurité face à une armée organisée avec des techniques aguerries, Drucourt ne dût offrir que fort peu de résistance armée.

Mais en 1348, l’on vit dans notre ciel une très grosse étoile  brillante au crépuscule durant le mois d’août, venant de l’ouest…! Plus tard, certains déduisirent que cet astre ou comète avait lesté  des vapeurs ou des exhalations qui causèrent une grande mortalité…..La peste…..Les individus des deux sexes , surtout les plus jeunes, avaient soudainement des grosseurs sous les aisselles et dans l’aine, au bout de deux à trois jours, ils mouraient. Les religieux ,face à ce mal qui décimait les populations très rapidement , était impuissant ; delà des superstitions naquirent , la fontaine au Dragon (  voir Contes et Légendes sur ce site) , des boucs émissaires furent trouvés, tel les juifs et Bernay connut une vague sans précédent d’antisémitisme. .Drucourt qui comptait 150 foyers en 1326 , n’avait plus que 4 foyers en 1365 , ce chiffre est confirmé en 1371…..Notre village n’existait pratiquement plus… Il s’agit de la plus grande catastrophe de son histoire. La maladrerie de Drucourt ( hameau de la Hêtraie) connut une activité dépassant ce qui humainement était possible, aussi des confrérie de charité se créèrent pour enterrer les morts sous l’impulsion des religieux qui tentaient de mettre en pratique des méthodes antiseptiques et faisant appel à la solidarité de chacun. Mais l’obscurantisme était grand, le chroniqueur Jean de Venette indique :  » Quand l’épidémie, la pestilence et la mortalité eurent cessé, les hommes et les femmes se marièrent à l’envi. Les femmes survivantes eurent un nombre extraordinaire d’enfant….beaucoup mettaient au onde des jumeau, et certaines des triplés vivants. Mais le plus extraordinaire, c’est que les enfants nés après la dite mortalité, parvenus à l’age de faire leurs dents, n’en n’eurent pas plus de 20,22….Hélas ! de ce renouvellement, le monde n’est pas sorti amélioré. Car les hommes furent ensuite encore plus cupides et avares, désirant posséder plus qu’avant, ils perdaient le repos dans les disputes, les brigues, les querelles et les procès. »

Charles d’Evreux, roi de Navarre, dit « le mauvais » 1354-1378 : Notre région lui échut en 1354, et dès cette époque, ce haut personnage manifestait des tendances pro-anglaises à l’encontre de son suzerain le roi de France, suite un accord passé avec le duc de Lancastre, le roi de France Jean II déclare la confiscation des biens de Charles le Mauvais.  Ce dernier débarque à Cherbourg en Août 1355 avec 2000 hommes d’armes, et en un raid éclair pacifie son apanage d’Evreux à Pont Audemer et prend Conches en Ouche. Le Roy de France voulant mettre fin à une guerre civile stérile décide de signer le traité de Valognes le 10 septembre 1355, la Normandie est confiée à Charles de Navarre. Hélas, l’intrigue, le mensonge, la cupidité sont toujours latentes.  Le 5 avril 1356, au cours d’un repas à Rouen, le roi de France arrête et emprisonne Charles de Navarre , décapite sans autres formes de procès divers nobles normands dont le comte d’Harcourt, Jehan Maillet, vicomte de Bernay…. La guerre civile reprend dans notre région , Philippe d’Evreux déclare une véritable guerre au Roy de France, qui est obligé de conquérir une par une les villes normandes. En juin 1356, Evreux quasiment détruit se rend, Breteuil sur Iton et Pont Audemer sont assiégés , Beaumont le Roger et Orbec se rendent….Mais les anglais sous les ordres du  duc de Lancastre  débarquent le 22 juin pour soutenir le parti « navarrais ». Le 28 juin, les anglais sont déjà à Lisieux, le 2 juillet au Bec Hellouin et sauve Pont Audemer de son siège, le 3 juillet, Conches est à eux, le 4 Breteuil est en leur possession , les français assiègent ce bourg le 10 juillet pour réussir à le prendre le 15 août…. Mais Poitiers en 1356 sonne le glas de la royauté de France…..Le roi de France jean II le bon est fait prisonnier par les anglais, le dauphin Charles lui succède. Son beau frère Charles de Navarre , dont nous dépendions à des velléités sur la Couronne et refuse l’hommage au nouveau roy. Charles de Navarre va pratiquer une politique pour le moins ambiguë, ayant sa propre armée , pactisant à la fois avec le parti anglais ou le parti français quand ce n’est pas pour lui même et parfois avec les bandes de mercenaires qui traversent et saignent le pays normand.

Après Poitiers, les armées épuisées, pillent pour survivre, une guerre larvée faite d’accrochages se prolonge douloureusement. Les anglais tiennent Honfleur et à partir de là font des raids en profondeur rappelant leur autorité et ramenant le ravitaillement. Philippe d’Evreux dirige les forces « navarraises »  et va jusqu’à piller les abords de Chartres pour compenser l’absence de solde de ses hommes . Le 15 août 1357, Orbec, défendue par Mahieu de Pommereuil et 20 arbalétriers , est attaquée par une bande anglaise qui s’en va après avoir emporté la recette des impôts. La Ferté Fresnel, Le Neubourg, Auvillars, connaissent le pillage. Bailleul la Vallée, dotée d’une forteresse est tantôt française, tantôt navarraise. Lisieux est pillée par une bande commandée par Bâtard de Savoie , l’évêque Guitard s’enfuit… Philippe d’Evreux  avec 3000 navarrais s’empare de Bernay, d’Echauffour, d’Auvillars et maîtrise notre région. Charles de Navarre est libéré, les campagnes normandes  deviennent navarraises. Seul, Louis d’Harcourt dans Rouen reste fidèle à la couronne de France et réussit à maintenir le Bec Hellouin français. Les approvisionnements et les revenus du monastère furent destinés à la garnison française. Le prieur de Rostes dut engager les terres, les fermes et les dîmes pour payer cette garnison.

La bataille du Favril :

Une petite troupe anglaise se constitua avec des éléments provenant d’ Honfleur, d’Auvillars et d’Echauffour pour atteindre un nombre raisonnable, soit 45 hommes d’armes suivis de 80 archers et 50 talevachiers ( de talevas : bouclier). Louis d’Harcourt entreprit d’écraser ce mouvement et réunit, sans doute au Bec Hellouin, sa base la plus en profondeur dans notre pays, une troupe. Il réunit 120 hommes d’armes et 60 archers ; dont de grandes figures tel Jehan Le Bigot, Regnault de Braquemont, Guillaume Martel, Jehan Souvain, le Sénéchal d’Eu, l’amiral Baudrain de la Heuze, Jehan et Guillaume de Brenchon, Richard Mangort, Monseigneur d’Harenevilliers, Nichole Mardargent, Jehan de Meullent. A cette mobilisation voulût se joindre Charles de Navarre pour prouver sa bonne foi et sa haine contre l’anglais qui empiétait sur son fief et que sa stratégie consistait à assiéger les ennemis dans leurs repères. Mais Louis d’Harcourt était pressé d’en finir de cette petite troupe ennemie dont il apprit la position. Il s’élança à la poursuite des anglais.

En un enclos auprès du Favril, une centaine d’anglais les attendaient. Louis d’Harcourt, arrivant sur les lieu, décida de former deux groupes. Le premier composé des gens d’armes, le second des archers et de leurs talevachiers. Il prit la précaution de composer une arrière garde  pour protéger les harnais et les chevaux. Le parti français avec quelques navarrais avait l’avantage du nombre et l’issue semblait favorable à leurs couleurs. Le duc d’Harcourt réunit son état major pour délibérer de la tactique. Le Heuze et Braquemont penchaient pour un combat à cheval et indiquaient qu’une soixantaine de cavaliers en armes suffiraient à rompre les formations anglaises. Martel préconisait une bataille à pied se basant sur la supériorité numérique. Harcourt opté pour cette dernière solution. Les deux armées se heurtèrent de plein fouet, à pied, les archers français placés à une extrémité n’étaient guère efficaces… Mais les anglais étaient encerclés quand leur bataillon d’archers placé en retrait entra en action. Les traits mortels pleuvaient sur le centre de l’attaque française. Les anglais s’élancèrent avec leurs glaives recherchant le combat rapproché. et réussirent  à repousser les normands de Jehan Souvain contre une haie pour finalement les contraindre à s’enfuir. Guillaume Martel gisait sur le champ de bataille, d’Harcourt et Jehan le Bigot se rendirent à de vulgaires écuyers ….Un peu plus loin au hameau de Caudecotes ( Bazoques) , les anglais engagèrent  un rude combat contre une troupe normande ; 30 français dont  Hapart le Bigot y furent tués.

Les anglais emmenèrent leurs prestigieux prisonniers à Honfleur. Louis d’Harcourt se concilia avec l’écuyer anglais qui l’avait capturé et parvint à s’évader moyennant la somme de 2260 royaux d’or qu’il remit le 29 septembre 1360. La bataille du Favril renforça la présence anglaise sur notre secteur qui y trouvèrent une source de pillage .Ainsi Lisieux fût saccagée le 17 juillet 1361 et nombre bourgeois furent pris en otage. En 1362, l’anglais James de Pipe s’empare de l’abbaye de Cormeilles qu’il rend contre rançon sonnante et trébuchante. Philippe de Navarre réussit à défendre Bernay contre les assauts du capitaine anglais Jean Jouel.

La bataille de Cocherel :

1364 ; Charles de Navarre connaît un nouveau revirement et s’allie aux anglais. Charles V, Roy de France envoie chercher Du Guesclin et ses bretons pour reprendre la Normandie à son beau frère.. Le choc eut lieu à Cocherel, hameau sur les bords de l’Eure. 6000 combattants constituaient les forces anglo-navarraises commandés par Blancbourg et Jouel pour le parti anglais, par le captal de Buch pour le parti navarrais. Du Guesclin, en face, avait réuni des troupes de différents horizons ( gascons, bretons, bourguignons…) dont la réputation était basée sur la torture, les exactions, les massacres et les pillages.  Rusé, le breton, dota ses hommes de lances raccourcies , maniables pour le combat rapproché et s’employa à éviter d’être en contact avec les archers anglais dont la réputation n’étaient plus à faire. Le combat s’éternise quand les français prirent la fuite ; l’anglais Blancbourg croyant à une ruse, ordonna à ses troupes de ne pas bouger. Les archers anglais cependant, convaincus de la victoire descendirent la vallée pour bouter les français dans l’Eure. A ce moment les français se retournent avec leurs lances dans un combat rapproché avec les archers dont l’arc n’était plus utilisable, ébranlé les anglais sont battus. Jouel est tué, le captal de Buch fait prisonnier par un renfort inespéré de 300 bretons.

La Normandie est ouverte… Bernay se rend aux français de Jean de la Ferté Fresnel ; puis fin août 1364, c’est le tour de la forteresse d’Echauffour….Evreux résiste au français de Mouton de Blainville ; Orbec en Auge défendue par le navarrais Guillaume de Gouville résiste victorieusement aux français. Les anglo-navarrais attaquent le Bec Hellouin et  massacrent  la garnison dans la chapelle sacrée du bienheureux Herluin. Les troupes lasses de tant de combat, usées par les blessures et affaiblies par les nombreuses pertes humaines , auxquelles s’ajoutent les sévices d’une seconde vague de peste vivent sur un pays devenu exsangue. Drucourt ne comporte plus que 4 feux ( 150 en 1326), Saint Aubin de Scellon 4 feux également ( 240 en 1326) , Duranville n’existe plus du rôle des fouages. 

En mars 1371, Charles le Mauvais signe à Vernon un traité de paix avec le roi de France et lui rend hommage. Cette victoire diplomatique orientait la région vers une paix réparatrice. les « navarrais » reconnaissaient l’autorité royale mais conservait leurs places fortes. Si Lisieux était française,  Bernay, Bienfaite, Orbec, Chambrais, Ferrière sont navarraises. Charles le Mauvais quant à lui avait quitté la France pour s’occuper de sa province de Navarre.  C’est alors que la rumeur  d’un complot  par empoisonnement contre le Roy de France  circule à Bernay , et oblige ce dernier à entamer une vague d’arrestations contres les navarrais. En avril 1378, Bernay est assiégée, défendue par Pierre du Tertre, fidèle secrétaire de Charles de Navarre. Messire Le Galois, sire d’Arché réussit à investir le fort de l’abbaye de Bernay, épargne la vie de la garnison, pour s’attirer la sympathie des assiégés… Mais Du Tertre reste ferme, les français concluent une trêve jusqu’au samedi de Pâques. Au soleil levant du dimanche , un engin est amené contre la tour et bombarde les assiégés sans répit. Des renforts français arrivent. Du Tertre jugeant la situation dramatique pour la population  décide de capituler sous réserves de conditions suivantes :

– le duc de bourgogne et le connétable écriront au Roy de France en sa faveur

– que son épouse conserve la moitié de ses biens pour vivre et nourrir ses enfants

La transaction conclue, Du Tertre fût capturé et interrogé, il avoua  les buts politiques de son maître, mais nia les soupçons d’empoisonnements , une perquisition saisit bon nombre de document ainsi que le code secret de Charles de Navarre. Pont Audemer , navarraise, résistait , défendue par Martin sans Durette, et attaquée par Jean de Vanne. Le siége dura jusqu’au 13 juin et il paraîtrait que les français y utilisèrent pour la première fois les « bouches à feu ».  Notre région était devenue française, le Roy fit abattre le château d’Orbec le 14 juillet 1378, les murailles  de Pont Audemer en 1379….Les fonctionnaires navarrais furent maintenus en place compte tenu de leurs connaissances locales. Le Roy alloua des subsides pour reconstruire les murs de Bernay et Lisieux et en guise de pardon, il donna le comté de Beaumont le Roger en apanage à Pierre, fils de Charles le Mauvais. La duplicité politicienne valait elle tous ces villages et villes ruinés, tous ces morts….

Les malheurs de Robert de Barville, chevalier de Drucourt

Cette dure période de notre histoire avait fait passé Drucourt de la richesse à la pauvreté. De plus, quand un homme était fait prisonnier, une ville capturée, la population devait payer la rançon ; les soldes des soldats, les  fonds pour relever les murailles étaient perçues sur la population. En conséquence, la vie rurale était fort difficile, chacun s’accrochant à la terre, à ses titres, à ses rentes. A cette époque, une partie du clergé n’était plus animée de ce zèle religieux qui assure son influence et constitue sa force essentielle. Les monastères proposés comme modèle d’une vie sainte n’avait pas toujours su maintenir leurs règles  qui leurs valaient l’affection et l’admiration de toutes les classes de la société. La spéculation était de mise même  auprès des autorités ecclésiastiques dont certaines se livraient à des prêts usuraires. Les religieux reprochaient au chevalier d’avoir oublié la bravoure , les devoirs  de  la chevalerie et la simplicité , l’autre reprochait au religieux  de vivre dans la mollesse par l’abus des richesses terrestres. La peste entraîne la dépopulation, qui a elle même pour conséquence l’avilissement des terres , provoquant  la chute des rentes ou loyers, le renchérissement des denrées. Des quantités de terres sont mises vainement en vente, aux enchères, d’autres restent aux mains des seigneurs en jachères. Les paysans sont sans le sou , le clergé se fait alors possédant et fermier…..

Le prieuré de Beaumont le Roger avait une rente de 220 livres tournois sur la fiefferme de Drucourt exploitée par les Canterel. En 1367, la fiefferme, dite baronnie de Drucourt échut au chevalier Robert de Barville qui devait poursuivre le paiement de la rente aux religieux. Mais la guerre fait rage, la terre ne pouvait être cultivée dans de bonnes conditions faute de paysans, les maigres cultures réalisées étaient pillées, le peu de revenu était taxé. Au termes de Pâques et de la Saint Michel, le chevalier ne pouvait payer….Les religieux inflexibles engagèrent une procédure pour impayé.

Raoul Piel, représentant les intérêts du Prieuré de Beaumont le Roger s’adressa au vicomte d’Orbec, Jehan Le Franc et porta  attaque en cette justice contre notre chevalier défaillant. Guillaume Fleury, lieutenant de justice, reçu le dossier délicat. Il envoya le sergent de Bernay, Guillaume Clément faire une saisie dur les biens meubles de notre chevalier.. Hélas , ce dernier avait ,semble – t- il, déjà tout vendu    ; le sergent se rendit donc à l’église à l’heure de l’office et déclara la fiefferme de Drucourt mise au enchères….L’assistance ne broncha point….Trois dimanches successifs, notre sergent établit cette criée, devant l’église, puis devant le manoir et s’en retourna bredouille de même .Personne ne dit mot, les bourses étaient vides, les seigneurs ruinés… Face à une situation bloquée faute d’enchérisseurs, le prieuré se trouvait avec une bonne terre qui allait devenir improductive et surtout augmentait la désertification de son patrimoine. Il fallait trouver un arrangement.

L’affaire est déclarée en appel auprès de la vicomté voisine de Pont Authou dont Robert du Mont à la charge. Ce dernier est réputé indulgent , voulant attiré les seigneurs vers le roi de France , son homologue d’Orbec étant jugé « navarrais ».Un accord est trouvé en 1370, par lequel en échange des travaux effectués par Robert de Barville sur plusieurs édifices dont le manoir et le moulin, le prieuré représenté par Dom Robert de Rabu abandonne  et acquitte les arrérages précédents qui lui est dû. Robert de Barville promet de payer désormais avec ponctualité « tel terme, tel paiement » en contre partie la fiefferme lui est à nouveau allouée jusqu’à son décès, et ensuite à ses héritiers sous réserves qu’ils versent la rente fixe de 220 livres tournois ; à défaut la fiefferme reviendra au prieuré au terme d’un délit de deux mois. En gage, le chevalier met ses biens meubles, sauf son corps, hon habillement et son équipement d’homme d’arme et deux chevaux.

Hélas, les problèmes économiques sont tels que la rente n’est toujours pas payer malgré les engagements de notre chevalier. Des nouveaux procès s’engagent , à Bernay en 1386, suite à un appel au Parlement, devant Jehan Gloriant, garde du sceau de la vicomté de d’Orbec, il est demandé au magistrat de mettre un terme à ce dossier qui défraie la chronique.

Le 26 avril 1386, devant le notaire Mutel à Bernay abandonne la fiefferme au prieuré représenté par Crestien de Trouart. La baronnie se compose alors du manoir, jardin, prés et terres labourables, les moulins, les droits de moûte sèches ou mouillées, le patronage de l’église, les rentes en deniers, en grains, en oeufs, en oiseaux, les services, les corvées, les prières.  En revanche, le prieuré renonce à s’emparer aux biens acquis par Robert de Barville à un dénommé Bélot Fisel et à une terre que le chevalier acheta à Baudot le Mulot.  Le prieuré renonce également à tous les arrérages dus antérieurement à 1369 et donne 200 livres tournois au chevalier en guise de dédommagement.

Drucourt appartient totalement corps et biens au prieuré de Beaumont Le Roger. Les religieux ayant perdu beaucoup d’argent se montrèrent extrêmement vigilant envers leurs nouveaux créanciers qui travaillaient pour eux sur la fiefferme et se montrèrent pointilleux sur les taxes. Drucourt avait un moulin, et les paysans devaient s’acquitter d’un droit pour faire moudre le grain appelé « moute ». Dans les limites du ban, nul ne pouvait moudre sans permission de son suzerain ( en l’occurrence le prieuré de Beaumont) et sans honorer une taxe( 10% des marchandises à moudre). En cas d’infraction, le blé, la farine, le pain et parfois le cheval et la voiture étaient confisqués.

Trois paysans Thomas Beranguier ( et son valet Jehan Myas), Guillaume Jouas, Denis Ernoul furent pris en infraction. Nos religieux saisirent 2 chevaux de farine moule. Les paysans affamés et dépités crièrent au haro sur la sentence contre les religieux, prétextant ne pas relever du ban ; ils en appelèrent auprès de Guillaume d’Amfreville, écuyer et seigneur de Bournainville, pour les représenter en justice.

L’affaire se plaida à Orbec , devant le bailli Oudart d’Artainville qui renvoya cette affaire devant l’Échiquier de Caen qui renvoya cette affaire à l’Échiquier de Rouen. Enfin, à Pâques 1393, après avoir entendu les avocats Jehan Roussel, représentant les religieux, et Laurent Pirehen ( défendant Guillaume d’Amfreville) , la sentence fut rendue  en faveur de nos opiniâtres religieux de Beaumont le Roger.

La cérémonie officielle de la prise de possession de la fiefferme par les religieux eut lieu le 29 mai 1396 à Bernay. Jean Osmont, délégué par Guillaume du Bois, commissaire du Roy, chargé des finances du clergé, donna acte de la main levée et de la délivrance de la baronnie entre les mains des religieux de Beaumont , et ce devant témoins : Guillaume Marie, Gervais Belart, Guillaume Martel, Raoul Martel, Hebert du Hamel, Symon Belin.

Notre région se remet péniblement des affrontements entre « navarrais » et « français ». Le roi Charles V est devenu fou. Christine de Pisan, femme humaniste écrit  « lamentations sur la guerre civile » « livre de paix » , les ministres et les grands seigneurs s’occupent de poésie : c’est la Cour Amoureuse. Sous cette façade paisible , les ambitions montent. Dès 1411, la guerre civile est inévitable entre le parti d’Orléans ( seigneurs de Berry, Bourbon, Bretagne, Armagnac…) et le parti de Bourgogne ( seigneurs de Nevers, Brabant, Hainaut, Namur, Penthièvre…). Ces hauts personnages vont se trahirent, s’affronter ou s’assassiner. La Normandie ne semblerait guère concernée, si chaque parti ne sollicitait la protection et l’aide d’ Henry V d’Angleterre , qui répondait favorablement à l’un ou l’autre en fonction des opportunités. Le 13 août 1415, les anglais débarquent à Chef de Cau, le 22 septembre s’empare d’Honfleur, le 24 octobre, c’est l’affrontement avec l’armée royale à Azincourt, lourde défaite pour la noblesse française.  Des nobles de notre terroir y laissèrent leur vie tel Jean et Pierre d’Asnières, Louis et Guillaume d’Orbec…

L’invasion :

Le 1 août 1417, Henry V et ses troupes anglaises débarquent à Touques. Notre vicomté d’Orbec était dans un piteux état, des petites garnisons, des fortifications pour la plupart démantelées par le Roy de France, Orbec, Courtonne , Fauguernon ne pouvaient résister longuement. Les campagnes étaient dans un état d’insécurité permanent, des bandes de brigands plus ou moins dirigées y exerçaient leurs exactions. Le 3 août , Lisieux ouvrait ses portes, la population s’était en grande partie enfuie. Le 4 août, les confréries de charité de Bernay sous la conduite de Lemaître , emportent leurs trésors à Verneuil sur avre, à Orbec, le vicomte Jacques le Renvoisié s’enfuit à Orléans… Hâte peu glorieuse… En effet, ce n’est qu’après l’hiver que les anglais lancent leur offensive sous le commandement du duc de Clarence. Le 6 mars1418 , le château de Courtonne défendu par Jean de Bienfaite est pris, le 9 mars le château de Chambrais ( Broglie) capitule, le sire de Ferrières, las et âgé se sentant peu en forme pour des activités militaires. Le 11 mars, Clarence atteint la Rivière Thionville, le Bec Hellouin résiste héroïquement durant 8 jours , enfin au cours du mois de Mai, Bernay tombe entre les mains des anglais.

L’occupation :1418-1449

Drucourt était donc dans la sergenterie de Bernay, dépendant de la vicomté d’Orbec ; la majeure partie de notre territoire  appartenait à l’abbaye du Bec Hellouin, l’autre au prieuré de Beaumont le Roger , et enfin la famille de Drucourt, dont Colin fût le dernier du nom ; à ce dernier succéda la famille Béthencourt dont Colin, résidait dans le fief du Bosc Drouet ou Bondrouet. 

Mais la principale source de revenus que constituait l’agriculture allait se tarir du fait de l’impossibilité de cultiver. Les environs de Bernay où s’effectuait de nombreux rassemblements de troupes étaient à l’abandon; les riches herbages de Menneval comme les labours du plateau étaient en friche et le pays devenait désertique. Le paysan se plaignait de la guerre et des rançons dont il faisait l’objet , tant par les anglais que par les résistants. Drucourt ne fût pas épargné par cette occupation anglaise. Comme toute armée qui s’installe, les anglais utilisèrent la collaboration des uns et la peur des autres. Faveurs et pendaisons se succédaient….Que choisir?…C’étaient un déchirement pour tous, car les anglais étaient normands et souvent cousins avec les occupés . Prendre fait et cause pour les français qui hier encore pillaient et tyrannisaient la Normandie, refusaient la coutume normande était un choix difficile…..D’autre part , Henry V était le descendant de guillaume le Conquérant… Ainsi, notre vision moderne de la collaboration qui sous entend trahison et opportunisme était toute autre en ces temps là , mais plutôt un choix entre le traditionalisme normand et le  nationalisme français naissant. Ainsi Jean le Muet, vicomte d’Orbec, Thomas Basin, évêque de Lisieux prirent parti pour l’anglais. Ces hommes politiques de première importance expliquaient leur choix par le traité de Troyes signé entre les deux parties en guerre , dans lequel Henry V se qualifiait de Roy de France et Charles VI, Roy de France coté français l’avait bien ratifié… La confusion était totale…

Comme durant toute occupation, il y eut de nombreux crimes de commis . L’abandon des valeurs morales et spirituelles accentuaient le déplorable de cette situation. Les comportements sociaux et humains relevaient davantage de l’horreur que de l’évolution positive d’un peuple; Un fait divers illustre ces temps difficiles :

le 15 décembre 1426, Estienne Guerard et  Thomas Lamperière, originaire de Saint Mards de Fresnes accompagnés de Marion Fiel, natif de Thiberville, étaient dans l’ hôtellerie Denis Le Chantre à Thiberville. Cet établissement était le pourvoyeur de boissons et de filles à la soldatesque anglaise. La patronne qui s’occupait à ses heures du « repos » des soldats s’appelait Agnès, veuve de Mathieu le Chantre. mère de trois enfants que la rumeur désignait comme bâtards ; Agnès entretenait plusieurs fillettes pour « ébattre » ses meilleurs invités. Estienne Guérard était de ceux là, on le disait même son favori. En ce jour donc ; Guerard et ses compagnons devisaient joyeusement et buvaient copieusement….Agnès était ivre et toute échauffée….chancelante, elle s’adresse violemment à Guerard avec la déraison que provoque l’alcool : « Estienne Guerard!…Truand… Houiller que tu est!…Il est temps que t’en viennes… si tu ne viens pas, je t’en ferais bien venir… » L’homme interpellé, que l’injure fait levé d’un bond, dégrisé, avait le teint livide et l’allure arrogante du brigand. Agnès, s’élance avec tout ce que  la féminité peut donner de désirs et enlaça de tout son corps l’homme de sa vie. Guerard , cependant, toujours sous l’effet de l’insulte, saisit Agnès dans une violente étreinte, la força à s’agenouiller devant lui et l’abjure: 3 Agnès, ne t’approche pas de moi, car par Dieu et l’âme de mon père, si tu t’approches de moi, m’injurie et me cause à mal, je te donnerais du coustel ( couteau)… » Mais l’ivresse et la passion l’emportent souvent sur la raison….Agnès renouvelle ses injures, le dédain de son amant face à ses avances lascives l’humiliant, elle comprend la rupture, martèle la poitrine de cet homme qui la renie publiquement. Guerard, excédé, tire soudainement de son fourreau, un couteau de guerre et l’enfonce brutalement dans le ventre de la malheureuse qui s’effondre, et se contorsionne à terres dans de terribles souffrances….Agnès mourut le lendemain. Estienne Guerard s’absenta quelques temps du pays.   Enfin la famille de la pauvresse pût saisir un juge dénommé Ferrebon. Ce dernier le 15 septembre 1427, condamna Guerard à deux mois de prison ferme et une amende 10 livres parisii , le bandit se présentant comme pauvre, veuf et chargé d’enfants.

La résistance :

Les principales garnisons anglaises étaient Lisieux défendue par John Kirkeby ; Bernay dirigée par Richard Worcester. Leurs tâches étaient malaisées car la soldatesque  était mal payée et rejoignait parfois es bandits de grands chemins , de plus la résistance montait. Le 10 octobre 1419,  instruction fût donnée aux capitaines anglais de Bernay, Lisieux, Chambrais, Fauguernon, Courtonne pour remédier au vagabondage des gens de guerre. Le 13 avril 1420, l’anglais Thomas Burgh est chargé d’organiser la destruction des loups et des aigles , nombreux dans la région, en octroyant des primes. Henry V ordonna  le 27 juin 1421aux baillis de faire rechercher les nobles et manants qui avaient quitté leurs domicile et de saisir leurs biens. C’est ainsi qu ‘une redistribution des richesses et des possessions s’effectue au gré de l’occupant. Ainsi Colin de Béthancourt était peu sympathique  au yeux des anglais qui le décrétèrent rebelle et désobéissant au Roy d’Angleterre , ce qui laisse supposer qu’il soit entrer en « résistance ».Son fief fût saisi et attribué le 6 avril 1423 à Edmund Aubruyn, écuyer anglais. Le fermier des terres des Béthencourt, Richard de Landeaux se plaignant du loyer trop cher fût remplacé par Raoul des Bergers de la paroisse de Drucourt. Le moulin de Gort, situé à Drucourt se trouve attribué à l’abbaye de Bernay jugé plus anglophile qu celui du Bec. On trouve  en cette époque, également la trace d’un colombier appartenant à Belot Belin, situé en son manoir de Drucourt. 

Entre temps des opérations militaires  s’effectuent le 15 juillet 1422, Cormeilles est dotée d’une troupe anglaise importante de 40 lances et 70 archers sous les ordres de Jehan Bucton ,Thomas Kirkeby et jeahan Lynford.  Un raid français mené par Jean d’Harcourt parvînt devant Bernay et met à sac la ville…  Les résistants relèvent la tête devant ces hauts faits courageux. Lestendard de Milly voulant imiter d’Harcourt attaque le Bec Hellouin  et s’empare de la forteresse. Les Anglais excédés, menés par Worcester  assiége le Bec, massacre les religieux, organise un pillage méthodique de l’abbaye, profane le tombeau de la reine  Mathilde et rase la forteresse  sur ordre d’Henry V…. Ce dernier meurt peu après le 31 août 1422. La brutalité anglaise  est désormais de rigueur dans une répression organisée. Les résistants sont qualifiés de brigands et traités de façon identique, noble ou non. Mais des bandes de pillards issus de l’armée anglaise , mal payée, se forment , ainsi en 1428, 200 irlandais et gallois parcourent la vicomté d’auge et d’Orbec en pillant la campagne. La population vit dans une terreur constante, la répression des soldats anglais, les actes de pillages, tortures et viols des pillards incontrôlés, et l’impôt des résistants . L’administration anglaise ,fort de la victoire de Verneuil sur   Avre où  les français connaissent une cuisante défaite qui leur ferme la Normandie pour de nombreuses années, s’installe pour durer et une répression méthodique se met en place. Le 6 décembre 1423, Robin Loisel, originaire de Camembert, et  Jehan Hottoné sont exécutés à Bernay comme brigand et guetteur de chemin. Le 21 février 1424, Guillaume Boquet de St Jean du Thenney, Richard Birmont de la Chapelle Gauthier, Jehan Suhart du Pays d’Auge sont exécutés pour le même motif. 

La reconquête de Jeanne d’Arc s’éteignit à L’ Aigle et à Conches et notre région était solidement tenue ; cependant les exactions, les exécutions et les pillages vont  causer un changement d’attitude des normands à l’égard de l’occupant , d’une collaboration « filiale »va naître une collaboration forcée , et un soutien objectif aux résistants..

Les actes militaires vont reprendre avec violence ; ainsi l’abbaye de Saint Evroult fût prise par les français mais les anglais de Willugby en firent le siège et rasèrent l’édifice en juillet 1432. Des actes courageux  ou des lâchetés vont de paire ; ainsi en novembre 1432, un groupe de trois résistants dirigé par Jean Hautemenil, cachés dans une charrette, pénètre dans la forteresse de Chambrais ( Broglie) mais  le capitaine Regnault de la Brière les capture et les vend aux anglais pour 12 livres tournois. Ces hommes intrépides sont exécutés à Lisieux en janvier 1344.   Une conspiration organisée par Raoullin de Lécaude en vue de livrer Lisieux aux français se termine par l’exécution de son chef et d’une dizaine de rebelles. Le 19 avril 1437, Laurent Amadieu de St Mards de Fresnes est décapité et son corps pendu comme traître et brigand à Lisieux.  Le 6 mai 1438, Pierre Hersent de Morainville, Colin  Maurice de Capelles, Philippe Aubry de St Mards de Fresnes sont décapités à Orbec comme traîtres et adversaires au Roy. Mais toutes ces exécutions n’entament pas le courage de ces héroïques soldats de l’ombre soutenus de plus en plus par la population ; l’anglais perçoit bien que l’attitude change  et que les « cousins » normands sont de moins en moins de leur bord.  Notre régions est stratégique pour l’occupant, servant de base de ravitaillement et de rassemblement aux troupes de Talbot et de Suffolk… L’autorité anglaise tente de calmer les esprits en punissant d’une façon exemplaire ceux de leur camp qui commettent des exactions… Jehan Mareschal, anglais, est emprisonné à Lisieux convaincu de certains crimes. Le 19 avril 1437, Simon Laurens d’Hamcourt ( Angleterre) est traîné et pendu pour meurtre, Robert Standish, anglais a le poing coupé pour avoir battu un sergent puis est pendu comme larron. Le 21 juin 1439, Guillaume Aburthon et Jehan Studemore, anglais sont écartelés et pendus avec 12 de leurs compagnons après condamnation par le sire de Faucomberge comme déprédateurs du peuple, coupables d’extorsions, pilleries, viols et autres maléfices sur les sujets du royaume. En février 1444, Jehan Ourselay, anglais est traîné et pendu comme larron et agresseur de chemins. Le 15 juin 1447, Robert Howyp, dit Goldin, irlandais est traîné et décapité puis pendu comme larron public, guetteur de chemin et agresseur , forceur de femmes, meurtrier et coupable de lèse-majesté royale.

L’horreur des crimes commis, la cruauté des exécutions, la tension du pouvoir face aux déserteurs et bandits de toutes sortes  donnaient à la population de biens tristes spectacles. Mais si ces soudards étaient justiciables pour leurs méfaits,  les résistants sont toujours exécutés avec une égale cruauté.

Le 23 septembre 1443, Estienne Godet dit « Du Mans », « le prince des voleurs » ( sans doute le chef d’une importante bande de résistants) vivant à Faverolles est exécuté. Guillaume Héroult de la paroisse de Drucourt se porte acquéreur de ces  biens . Le 29 septembre 1444, Guillaume Marchon dit Beaumétier, également de Faverolles, Michel Ourcel  de St Victor de Chretienville sont pendus comme traîtres, larrons, brigands et adversaires du Roy.

La libération :

En 1440, Beaumesnil est reprise par les français, puis Beaumont le Roger. L’anglais recule, notre région devient une zone de front . L’occupant consolide les places fortes comme Bernay, Lisieux, Le Neufbourg… Le vicomte d’Orbec Jehan Le Muet alimente les anglais en cidre, réquisitionne les corporations artisanales pour renforcer les édifices défensifs exigeant en contre partie que l’autorité anglaise mette fin au méfaits des soldats anglais déserteurs dans la région. Un paysan de St Vincent du Boulay, Jehan Barbin reçoit 20 sols tournois pour prix d’une queue de poiré qu’il a fourni aux soldats anglais de Jehannequin Baker, capitaine de Bernay, le 17 mai 1447.

Mais ce n’est qu’en 1449, que l’armée française commandée par Dunois passe à l’offensive à la fois au sud vers Breteuil sur Iton et au nord sur Rouen. Talbot manquant d’effectifs abandonne le sud , privilégiant Rouen, la capitale…. Pont Audemer se rend aux partisans français le 12 août, puis Pont l’Évêque le 15 août, Bernay est libre le 17 août. Thomas Basin, évêque de Lisieux parlemente avec le parti français et négocie la reddition de Lisieux sans combat le 16 août. Le vicomte Jehan Le Muet  fait de même à Orbec, Courtonne, Fauguernon suivent. L’administration normande imposée par les anglais se rallie sans états d’âme au Roy de France  ; consciente de la volonté de la population de sortir de cent années de conflits, de haine, de cruautés, de ruines, de mort….Cette reconquête se fait dans notre région en douceur.

         Notre région était  enfin libérée, Cherbourg ,la dernière place anglaise se rendait le 12 Août 1450, mettant     un point final à cette   guerre qui dura un siècle. Que de déchirements, de nombreuses familles normandes se trouvaient séparées par la Manche… sinon par la haine. Charles VII, roi de France récupérait donc la Normandie. Ne voulant pas ternir son image de réunificateur, il confirma la charte aux normands, ne changea guère les institutions et pardonna beaucoup. Thomas Bazin, évêque de Lisieux et ses collaborateurs bénéficièrent de cette amnistie. Les nobles qui avaient fui l’ Anglais , retrouvèrent avec difficultés leurs biens, voire consta­tèrent leurs pertes définitives suite à vente, destruction ou confiscation. En effet, les biens confisqués par l’administration anglaise revenaient au domaine royal français. Trop heureux de cetapport providentiel, le Trésor Royal ne rendît que très peu de propriétés aux héritiers des résistants qui avaient soutenus la cause française.Quant à Drucourt, le territoire semblait alors partagé entre l’ abbaye du Bec Hellouin, le prieuré de Beaumont le Roger, le fief du Bosc Drouet en l’état de nos connaissances actuelles.

Geoffroy d’Epaignes

Ce fut le 30iéme abbé du Bec. Il trouva l’abbaye en piteux état les terres incultes, les manoirs dévastés, les colombiers et les moulins détruits. La misère était grande. Ce fut une chance pour notre région d’être en partie dépendante de ce moine actif, dont 1’énergie allait transformer notre Paysage . En une décennie, il restaure l’abbaye, et devient un ardent bâtisseur ,redresse 1’­économie rurale et arrive à prêter 600 écus d’or au roi Louis XI pour l’aider contre les bourguignons. Le prieuré de Beaumont adopta la même conduite étant dans la mouvance de l’abbaye. L’on imagine les efforts démesurés, les privations qui furent demandées à la population pour réaliser ce redressement spectaculaire .

Robine de Béthencourt

Le fief du Bosc Drouet retrouva son légitime propriétaire en la personne de Robine de Béthencourt, fille de Guillaume du même nom, écuyer et de Catherine de Longchamp. Sans doute fut elle la plus proche parente de Colin de Drucourt, résistant à l’Anglais et dont on ignore quel sort tragique lui fut réservé par l’occupant. Cette femme se trouva à la tête d’un beau domaine constitué par le Bosc Drouet , d’un huitième de fief du Vièvre (St Aubin de Scellon~ du fief du Vièvre ( St Etienne l’Allier). Elle épousa Jehan Vipart écuyer, lieutenant de la vicomté d’Auge de 1431 à 1438, il collabora par conséquent avec l’occupant mais bénéficia de l’amnistie. Il fit aveu de ses biens au roi en 1452 et possédait le fief de la Couyére (Mesnil sous Blangy), il fut également sénéchal de Lisieux en 1454. Fort âgé en 1469, c’est son fils qui le représenta lors de la montre de la noblesse à Beaumont le Roger.

Faut il voir en cette union étrange de deux représentants de politiques controverses un symbole de la réconciliation et de la cohésion nouvelle de tous les normands ? Si tel est le cas, notre sol doit s’honorer d’avoir eut de tels seigneurs, dont il reste 1’exquis manoir du Bosc Drouet, mélange de couleurs qui font le charme de la Normandie : l’orangé des tuiles patinées, le ton bois des colombages burinés par les éléments, 1’ocre du solide hourdis.

De la condition paysanne

  Nos malheureux paysans d’alors cultivent le blé, l’orge, la vesce, les pois blancs et gris, le secourgeon ( blé à grain maigre ridé et chétif que l’on a coutume de semer en temps de famine en région stérile pour assoupir la faim des pauvres). Taxés en temps de guerre, la population rurale est fortement imposée pour la reconstruction de ses équipements(moulins, granges,…)Les autorités tant ecclésiastiques que seigneuriales rebâtissent leurs abbayes, prieurés, églises, châteaux, manoirs et donjons. Aussi les baux sont ils révisés, la nature de leurs versements sont actualisés, les propriétaires n’hésitent pas à vouloir récupérer les arriérés non versés du temps de l’Anglais ou  d ‘ergoter sur les montants des baux par la truchements des systèmes de mesures, de poids ou de monnaies. Nous n’avons pas traces à Drucourt de tels procédés, cependant nos voisins de Thiberville eurent maille à partir avec leur seigneur et maître qui n’était autre que Thomas Bazin, évêque de Lisieux, détenteur de la baronnie de Thiberville..

Le haro thibervillais

L’affaire débuta le 9 décembre 1458, place du marché de Thiber­ville. Les fermiers crient  « haro », c’est une procédure par laquel­le le ou les plaignants dénoncent les abus et exposent leurs plaintes à la population et demandent que justice leur soit faite. Seul le duc de Normandie est habilité à trancher. En l’occurrence les fermiers exposent que Monseigneur l’évêque perçoit diverses redevances en nature, notamment en grain mesuré en boisseau dit « partienter » (du fait de plusieurs échéances ). Les mauvaises récoltes étant, la famine sévissant , les fermiers préférèrent payer en argent que sous forme de grain , d’autant que l’usage se répand dans la sergenterie voisine d’Orbec dont dépend Drucourt. Cette protestation est enregistrée par Thomas Barate et Robin Bizet. L’évêque dont l’esprit cauteleux est bien connu plaide l’affaire devant le roi le 4 février 1459. Les fermiers sont cond­amnés à payer en nature. Les fermiers confiants en leur procédure font appel. En 1460, le Roy déclare qu’il a bien été jugé et mal appelé. Le  22 avril 1461, notre évêque ne voyant nul grain venir , demande un arrêt d’ exécution de la sentence  pour un montant de 198 livres 3 sols et 8 deniers parisis. Le 2 mai 1461 Laurent Rale, huissier et sergent de requêtes du Roy part de Paris pour Lisieux et y arrive le 5 mai puis repart pour Thiberville, le 6 mai . Le 7, en présence de Colin Descamps prévost, de Guillaume Lesage prêtre, de Jean Barate, de Jean Havedartz, de Robin Vallet l’huissier se rend aux domiciles des seize plaignants et condamnés où il perçoit l’argent des uns, saisit les meubles et immeubles des autres. Curieuse personnalité que Thomas Bazin, il saignait ses paysans en tant que baron et les bénissait en tant qu’évêque. Comme ledit bien plus tard Saint Simon dans ses Mémoires et pour d’autres circonstances : La charité est due au public aux dépens du particulier

De la noblesse . . .

Comme on le voit, les biens pouvaient passer d’une personne à une autre très rapidement. Le numéraire prenait de la valeur. Les bourgeois devenaient nobles par l’acquisition de fiefs, justifiant leur ascension  sociale. La noblesse se teintait de roture. La noblesse d’épée, celle de Crécy, Poitiers, Azincourt était révolue, une nouvelle noblesse plus ouverte aux réussites financières, aux aventures maritimes et commerciales surgissait. Cette race de nouveau seigneur allait prendre sous peu de nouvelles libéralités en faveur des hommes de la terre ( baux perpétuels, redevances allégées … ). Mais cette noblesse normande n’était pas ‑encore sincèrement française. Louis XI Roy de France en 1461, s’il confirme la charte aux normands, il renvoie les gens de son père Charles VII. Les évêques de Lisieux (Bazin) et de Bayeux ( d’Harcourt) complotent en 1464 avec le frère du roy. Charles qui acquiert le soutient des bretons qui envahissent la Normandie. Louis XI négocie et admet que la Normandie est toujours un duché et nomme le duc en la personne de son frère rebelle Charles. François II de Bretagne se laisse soudoyer en sous main par Louis XI contre quelques argents et laisse choir Charles duc de Normandie. A cet instant tout bascule, la noblesse normande renonce au duché, et abandonne Charles qui s’enfuit en Bretagne ou François II accepte de l’accueillir moyennant rétribution. En juin 1467, les deux alliés félons envahissant la Normandie, mais cette fois ci les normands sont las des guerres et refuse 1’occupation bretonne. En septembre 1468, Charles se soumet à Louis XI…. et renonce au duché.

9 novembre 1469

En ce triste jour, à Rouen, en salle de l’Échiquier, le comte de Saint Pol, connétable du Roy lit la missive de son maître  » … nous voulons et commandons que vous montriez et faites rompre publiquement ledit anneau ( de Normandie) …. « 

Aussi, l’anneau d’or des ducs normands, bénit peu d’années auparavant par Thomas Bazin lors de l’ épousée du duché par Charles, se trouve posé sur l’enclume. Des sergents armés de marteaux frappent, éclatent l’anneau puis en remettent les éclats au connétable.

La duchée de Normandie a vécue….

C’est sur cette scène que s’achève 1’aventure normande de Drucourt. Notre village façonné par quelques romains, embellit et mit en valeur des religieux opiniâtres, participa comme tout les autres villages de Normandie a cette fabuleuse épopée avec des heures prestigieuses et des épreuves bien cruelles. Il faut rendre hommage à cette population qui subit durant près d’un siècle les ravages d’une guerre sans merci ; mais dont l’opiniâtreté et le courage firent de Drucourt un bourg plein d’avenir à l’aube duXVIième siècle. S’il n’est plus normand politiquement, Drucourt garde en son âme la résolution et la fierté des normands et sera le fleuron de ce plateau où se rejoignent le Lieuvin et le Paye d’Auge.

 

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