l’ognon de Drucourt

Voici revenir le temps des labours et des semailles et j’ai pensé qu’il serait de bon ton de raconter cette mémorable histoire. Trop de légendes, de récits transmis de bouche à oreille sont mutilés, condensés et finissent par perdre leur originalité ou disparaître. Aussi, je me suis référé à Mr Henri Quevilly, juge de paix à Beaumesnil, qui écrivait un article intitulé « l’oignon de Bernay » dans le journal de Bernay du 8 mai 1878 et à diverses investigations personnelles qui me permettent de vous narrer ce qui suit ..
Daniel LOUIS

Ils se déroulent en 1798, ou plutôt en l’An VI de la République Une et Indivisible. Drucourt est une bourgade assez importante, 1244 habitants recensés en l’an II et nos industrieux concitoyens partent à la conquête du marché du Ruban. Le pouvoir municipal est détenu par un nommé Robert THURET. Nos écoles créées bien avant la Révolution abritent Monsieur et Madame Honoré BARON, excellents instituteurs. Cependant si paisible que soit ce petit bourg normand, l’atmosphère est lourde de menaces. Oh! non pas pour quelques affaires de politique, mais il s’agit des éternels biens nationaux ( biens des émigrés confisqués) dont les nantis s’arrachent la propriété et les procès vont bon train. Le bon curé RONAY a été obligé de se réfugier en Angleterre, ayant refusé de prêter serment à la République, il a été remplacé dans son office par Jean Baptiste LECUYER. C’est le fils de Robert LECUYER, un des marchands de rubans des plus importants de la région. Il a prêté serment à la Constitution Civile du Clergé et fût élu curé de Drucourt en 1791, avec une pension du gouvernement. Bien sûr , cela a remué les consciences mais la dictature des frères LINDET de Bernay et la présence des gardes nationaux faisaient réfléchir et puis  » c' »est un gas du pays et d’bonne famille ». Toutefois, si le corps des drucourtois étaient républicain, le cœur était catholique. Bien sûr, il existe des inconditionnels de la Liberté et de l’Egalité tel ce nommé CONARD dit « le LENTU » , il habite au hameau du Maurey…Un cultivateur impénitent, celui-là, le voici en train de semer du blé dans son champ le jour de la Toussaint 1798….Même si cette fête religieuse est supprimée du calendrier, certaines personnes respectueuses des usages et n’écoutant que leur foi vont sur lieux , à l’angle que forment la route de BERNAY à THIBERVILLE avec le chemin tendant au village du Mesnil…..Elles exhortent « LE LENTU  » à arrêter son travail, criant au sacrilège, lui prédisant qu’il ne récolterait rien….Notre cultivateur excédé, répond à ces suppliques par une phrase des plus légères et sur ton ironique  » S’il n’y vient pas de blé, il y viendra de l’oignon!  »

Printemps 1799 arriva, l’inconcevable se réalisa, le champ était recouvert de fleurs blanchâtres!…..

2°)Vers le mysticisme :
Toute la commune fût en émoi, le païen était châtié de son sacrilège et toute la population des environs vint voir ce phénomène. Jusqu’à ce curé d’une paroisse voisine et dont on n’a point retrouvé le nom qui constata de ses yeux le fait et qui vît entre cette plante miraculeuse et la jonquille quelques similitudes. Mais revenons à notre citoyen CONARD, auquel il n’était point question de conter fleurette , si j’ose dire.
Les curieux lui prenaient quelques bulbes d’oignon en souvenir, et puis, toujours selon ce fameux prêtre mystérieux « on venait de tous côtés et de fort loin voir ce prodige »…Le champ de CONARD fût pillé et devînt terre battue comme un grand chemin ; la foule était évaluée à 1500 personnes chaque jour…CONARD fît appel au ministère public pour interdire ce qui pouvait devenir un pèlerinage. L’affaire prît des proportions, deux commissaires de la république firent un rapport à l’Assemblée Nationale. Le prêtre de la commune voisine, sans doute trop bavard, fût emprisonné le 6 Août 1800 à Pont L’Evêque …Le curé LECUYER apaisa les esprits et le rythme des saisons effaça peu à peu les traces de cette histoire.
C’est alors qu’en 1802, après la signature du Concordat qui normalise la situation de l’Eglise face au Gouvernement en poste, le curé RONAY, notre ancien curé, quitte son appartement d’exil, le 21 damans Rowe à Gosport en Angleterre pour revenir en France où il débarque au Havre, le 9 juin 1802. Il est nommé curé doyen de Pont L’Evêque
Le 21 janvier 1803, notre prêtre mystérieux est remis en liberté. Les deux prêtres se mirent ils en rapport ? on ne sait!….Toujours est il qu’en 1806, un livre édité par l’imprimerie de Laschenel intitulé « Cantiques spirituels par l’auteur de la croix » (A. Betel) raconte les épreuves du fameux curé à la page 122 et un cantique reproduit ci dessous les événements , sur l’air connu de « Je mets ma confiance  »

Français, prêtez l’oreille; On ne peut contester La divine merveille Que je vais raconter. Aucun fait dans l’histoire Ne fût mieux attesté Refuser de le croire serait stupidité.

C’est dans la Normandie Et non loin de Lisieux Qu’on place et qu’on publie ce trait prodigieux. Drucourt est le lieu même Où le fait s’est passé. Oui là, d’un Dieu suprême On vît le doigt tracé.

Du fiel de l’hèresie De nos jours, énivré, Un villageois impie Ose, en un jour sacré Du soc , ouvrir la Terre, Y semer son froment, Au maître du tonnerre Insultant fièrement.

Que fais tu misérable, Lui dit un vrai chretien? Ton audace est exécrable, Ne respecte plus rien ? Jusqu’où va la démence D’un esprit aveugle ? Crois tu que ta semence Te donnera du blé ?

Monsieur le Pédagogue, Non, non, sur mes sillons, Répond le démagogue, Il viendra des oignons ! Au mois d’Août, chose étrange Au lieu d’un tas de grain, Je ferai de ma grange D’oignons, un magasin.

L’homme de Dieu soupire. L’impudent campagnard Le met o’ne mot dire par ce ton goguenard : Mais Dieu de sa démence Le punit en son temps ; Car toute sa semence N’est qu’oignon au printemps.

On vient en foule, on pille Un fruit si merveilleux ; D’avoir une jonquille Chacun est envieux. De semer, chose étrange ! Conard, te prit le soin, Et toutefois de grange Tu n’auras pas besoin.

Depuis longtemps rebelles Au seigneur, à son christ cessez d’être infidéles, Soumettez votre esprit, Ouvrez les yeux , athées, Reconnaissez un dieu. Des lois qu’il a dictées Ne faites plus un jeu

Chaque jour , en mémoire d’un fait si précieux A l’envi, rendons gloire Au souverain des cieux ; Et, par un sacrifice Digne de ses grandeurs, Dans nos âmes, du vice Etreignons les ardeurs. Oui, puisque sa puissance Eclate, parmi nous, Par la reconnaissance, prévenons son courroux. A ce prodige unique, réveillez-vous, Français, Entonnez ce cantique Et pleurez vos excès Le Seigneur vous appelle :Venez, n’hésitez pas. Accourez sous son aile. Jettez vous dans ses bras. Dieu juste, il abandonne Le coupable obstiné : Tendre père, il pardonne Au pêcheur consterné.

3) la science s’en mêla :

Le 15 mars 1878, deux amis de l’histoire et de la flore locale se rendirent dans la plaine de Drucourt pour rechercher le végétal qui, pendant 80 ans, a porté le nom d’oignon de Conard. Ils remarquèrent bientôt que cette plaine, du reste très fertile, était infestée d’avoine bulbeuse ( avena bulbosa) vulgairement chiendent à chapelet, plante très nuisible, difficile à détruire et ils supposèrent un instant qu’ils étaient en présence des bulbes prodigieux de 1799. Mais des personnes dignes de foi leur indiquèrent le champ de la légende , situé à l’angle que forme la route de Bernay à Thiberville avec le chemin tendant au village du Mesnil. Cette pièce de labour, qui est parallèle à la route de Bernay et à gauche du chemin du Mesnil, était couverte de blé vigoureux parmi lequel on remarquait à divers endroits les feuilles linéaires d’une liliacée. Or cette liliacée, qu’ils ne trouvèrent pas dans les champs voisins , couvert aussi de blé verdoyant , et qu ils pensent être le fameux oignon de Conard , n’est autre que l’ornithogalle en ombelle , vulgairement appelée Dame d’Onze heures. Tout le monde sait que cette plante gracieuse, assez commune à l’état sauvage en Normandie, crôit aussi dans les jardins et que son nom populaire lui vient de sa fleur qui s’ouvre à onze heures du matin pour se fermer à trois heures de l’après midi. Les anglais lui ont donné le nom d’Etoile de bethléem, et les grecs l’appelait ornithogalle ( lait de poule), expression proverbiale qui désignait une chose rare.

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